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L’Algérie de l’après pandémie COVID-19

Leçons de la crise sanitaire et alternatives


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20 Mai 2020 | 10:43
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- Leçons de la crise sanitaire et alternatives

Auteur : Dr Boudjemâa HAICHOUR


L’Algérie, comme l’ensemble des pays de ce monde, a vécu cette crise sanitaire du Covid-19 qui a bouleversé les grands équilibres de l’économie mondiale. Cette pandémie a provoqué l’une des tragédies humaines les plus meurtrières de ce XXIe siècle, mettant en confinement les peuples de peur d’une contamination à vitesse exponentielle.

L’Algérie, comme l’ensemble des pays de ce monde, a vécu cette crise sanitaire du Covid-19 qui a bouleversé les grands équilibres de l’économie mondiale. Cette pandémie a provoqué l’une des tragédies humaines les plus meurtrières de ce XXIe siècle, mettant en confinement les peuples de peur d’une contamination à vitesse exponentielle.

Fin de l’hégémonie de la géopolitique née de Yalta
Ce coronavirus est entrain de remettre en cause toute l’architecture des forces géopolitiques née de Yalta transitant dans l’ambiance de la guerre froide bipolaire et s’acheminant vers un nouvel ordre mondial où les cartes sont distribuées en fonction des évolutions des puissances économiques nouvelles basées sur l’intelligence artificielle et le big data. Nous vivons les prémices de cette configuration nouvelle où les stratégies des Etats doivent prendre en considération les leçons de ce Covid-19 pour amorcer à travers des scénarii fondés sur la capacité des gouvernants, le savoir-faire technologique, les bons choix budgétaires dans leur gouvernance. On se rappelle l’opération tempête du désert où ceux qui régentent le monde sont ceux qui ont non seulement la puissance du feu nucléaire en tant que force de dissuasion mais surtout leur mainmise sur les puits du pétrole dans le monde.

La Chine se réveille dans la sagesse conficiussienne
Il est vrai que les premiers éléments qui nous ont été révélés par la guerre commerciale entre les deux géants de ce monde, paraissant multipolaire pour les uns, la Chine et les États-Unis d’Amérique, sont en vérité la course vers une position de leadership. La première image est celle d’une dépendance plus ou moins affirmée des Etats-Unis et de l’Europe vis-à-vis de la Chine. Cette crise sanitaire met au-devant le nécessaire recours à la Chine dans leurs approvisionnements en besoins médicaux et paramédicaux (bavettes, respirateurs et autres outillages de première nécessité). La gouvernance mondiale de la santé n’a pas anticipé cette pandémie qui a surpris tous les États. Mme Kristalina Gergieva, directrice du FMI, pense que plus « de 170 pays verront une contraction du revenu par habitant et que le FMI peut injecter 1000 milliards de dollars de capacités de prêt » au moment où elle déclare « avoir comptabilisé un total de mesures d’aide économique au niveau des pays avoisinant les 8000 milliards de dollars».

Le dilemme cornélien des États face au Covid-19
Un dilemme cornélien se pose à l’humanité. Faut-il sauver les vies humaines et sauvegarder leurs moyens de substance ou prendre à la légère le combat dans la lutte contre cette pandémie ? Il est vrai que toutes les économies des pays sont impactées. La première des priorités après le retour à la normale est de relancer l’appareil économique qui nécessite beaucoup d’efforts. Il faut aider les entreprises à se redresser et remettre les gens au travail. C’est cette préparation à la reprise qui doit mobiliser les gouvernements. Ils doivent rétablir les grands équilibres et stabiliser leurs politiques économiques.
Si les États-Unis, en tant que première puissance économique mondiale, ont, par décision du Président Donald Trump, promulgué un paquet d’aides de 2200 milliards de dollars, certains économistes parlent d’une contraction du PIB allant jusqu’à 15% au deuxième trimestre alors que la France verrait son PIB s’effondrer de 6% en ce premier trimestre, la pire performance depuis 1945.
L’Allemagne, principale économie de la zone euro, plongera, quant à elle, de 9,8% au deuxième trimestre, selon leurs instituts, soit le double de la contraction enregistrée au premier trimestre de 2009 ayant suivi la crise financière. Il faut dire qu’à ce jour selon des statistiques, le coronavirus aurait contaminé plus de 2,67 million de personnes dans le monde et fait plus de 186.000 morts selon un comptage de l’AFP du 23 avril 2020.

L’Afrique un continent oublié
L’Afrique dont on fait partie a vu son PIB décroître de 3,2% à 1,20% en 2020 selon le rapport de la Cnuced impacté par la pandémie sur le commerce mondial et ses répercussions sur les économies africaines avec un effet négatif sur les emplois, les exportations des hydrocarbures, des produits de base tels le coton et des métaux etc… L’économie mondiale est en récession.
Sauf embellie due notamment à l’arrêt du schiste américain, les pays exportateurs de pétrole risquent d’être les plus durement affectés par les fluctuations du prix du baril dans sa tendance baissière. L’agence onusienne a appelé à souscrire à l’allégement de la dette.

Mémorandum pour l’annulation du service de la dette
La Cnuced estimait que l’encours total de la dette extérieure des pays les moins avancés (PMA) a plus que doublé entre 2007 et 2017, passant de 146 à 313 milliards de dollars.
Or, préconise la même agence, ces ressources, qui sont dédiées notamment au payement du service de la dette, seront « plus précieuses et encore plus importantes pour les budgets nationaux». Alors que ces pays sont frappés par l’augmentation des dépenses de fardeau du service de la dette en mettant à disposition des pays africains des financements en soutien aux activités économiques. La Banque mondiale et le FMI ont demandé au G20 d’alléger la dette des pays les plus pauvres pour surmonter les dépenses de santé posées par le Covid-19.

Une dette de 30 000 euros sur chaque être humain
Il faut dire aussi que selon l’Institut international des finances (IIF), l’ensemble de la dette mondiale devrait dépasser 230 000 milliards d’euros en 2029, faisant peser sur chacun des 7,7 milliards d’êtres humains vivant sur la planète une dette de 29 400 euros.
Une dette équivalente à 320% du PIB mondial.
Ce qui revient à dire que les deux pays la Chine et les Etats-Unis à eux seuls sont responsables d’environ 60% de son augmentation, à savoir que la dette globale des USA devrait dépasser en 2020 les 63 000 milliards d’euros, alors que celle de la Chine franchirait la barre des 35 000 milliards d’euros, bien qu’elle se présente comme la locomotive de l’économie mondiale. La Cnuced semble plus engagée en demandant l’annulation importante de la dette extérieure des pays africains et une augmentation du financement sans conditionnalités par des fonds et des nouveaux crédits. Il faut noter que les investisseurs ont allégé leur portefeuille de près de 42 milliards de dollars d’actifs au niveau des marchés émergents depuis la crise sanitaire du Covid-19 selon l’Institut pour la finance internationale (IIF).
Le FMI s’est alarmé en soulignant qu’il s’agit du plus grand flux sortant jamais enregistré et qu’il « juge impératif que des subventions soient mises en place pour les entreprises touchées par des fermetures ».

Sauvegarder les emplois et éviter les faillites
Ceci afin d’éviter des faillites en cascade et des licenciements massifs qui auraient des effets durables pouvant affecter la reprise future et un impact négatif sur la demande globale.
En conséquence, le FMI recommande une série de mesures pour éviter le pire. « Si la mise en quarantaine et la distanciation sociale sont la bonne prescription pour lutter contre l’impact du Covid-19 sur la santé publique, l’inverse est nécessaire pour garantir l’économie mondiale », déclare Mme Kristalina Georgieva dans le document « Les étapes politiques pour faire face à la crise du Coronavirus ».
Et de poursuivre : « Un contact constant et une coordination étroite sont les meilleurs remèdes pour s’assurer que le dommage économique infligé par ce virus, ne soit que de courte durée ». Le FMI préconise alors de se focaliser sur trois axes à savoir : les mesures fiscales, les mesures monétaires et les mesures réglementaires. Ce sont là les arguments en faveur d’une relance budgétaire mondiale coordonnée et synchronisée pour renforcer la confiance.
La reprise économique et l’ordre des priorités
Si la pandémie s’atténue et s’estompe au second semestre, des mesures de confinement seront levées, permettant la réouverture des écoles, crèches et lycées, ainsi les commerces, les restaurants et le tourisme à travers la mobilité du transport aérien, terrestre et maritime. L’année 2021 sera celle de la reprise partielle auquel cas, elle pourrait s’avérer « pire » que 2020.
C’est donc à ces questionnements que notre pays doit se préparer en remettant en ordre les priorités déjà annoncées par le Président Tebboune et son premier ministre.

Une démarche salutaire du Président Tebboune
Les premières mesures de l’Algérie sont entrées en œuvre tels le soutien au personnel de santé, la revalorisation du statut des professeurs de médecine et tous ceux qui ont affronté en première ligne les effets de la pandémie.
Pour rappel, la Banque mondiale a prévu une croissance de l’économie algérienne de 1,9% durant l’année 2020 tout en relevant une croissance du PIB de 1,5%. C’était le rapport de la situation économique de l’Algérie en octobre 2019. La croissance du secteur des hydrocarbures a été lente d’autant que l’économie algérienne demeure largement tributaire de l’or noir.
L’inflation à avril 2019 a baissé à 4,1% et ce malgré la politique monétaire expansionniste poursuivie dans le cadre des mesures de financement non conventionnel de la Banque d’Algérie représentant 32% du PIB dont la moitié a été injectée dans l’économie.
Depuis la chute du prix de pétrole, les réserves de change du pays sont passées de 179 milliards de dollars fin 2014 à 62 milliards de dollars fin décembre 2019, d’après les notes de conjoncture de la Banque d’Algérie.
L’ancien ministre des Finances Mohamed Loukal avait déclaré le 7 novembre 2019 devant les députés que le déficit du budget de l’Etat dans la loi des finances 2020 était de 1533 milliards de dinars soit 11,7 milliards d’euros, c’est à dire 7% du PIB. Celui du Trésor s’élevait à 2435 milliards de DA, équivalant à 18,4 milliards d’euros, soit 11,4% du PIB.

Soutenir les ménages et rendre à l’Etat son rôle régalien
À l’époque, il prévoyait l’éventualité d’un recours à la planche à billets et à l’endettement extérieur. Les gouvernements dans le monde doivent soutenir les ménages à faible revenu pour leur garantir un niveau de vie minimum.
C’est en quoi le FMI semble donner la recette par « une relance budgétaire généralisée pouvant contribuer à soutenir la demande globale tout en stimulant l’investissement par la réduction des impôts en fonction de l’évolution de la crise sanitaire et de la disponibilité budgétaire ». On se rappelle que les mesures de relance budgétaire du G20 n’ont représenté que 2% du PIB, soit 900 milliards de dollars en valeur actuelle, rien qu’en 2009.
En conclusion, il serait hasardeux d’élaborer des théories d’une géopolitique naissante en se basant sur le Covid-19. Seulement, il faut retenir que l’intelligence humaine n’a pas pu anticiper cette pandémie, son impact tragique sur les vies humaines et ce confinement mettant les gens dans un étouffement psychologique intenable.

Pour une nouvelle gouvernance sanitaire
Cette faiblesse dans la gouvernance mondiale en matière sanitaire en termes de coût et de non-disponibilité du matériel médical propre à affronter en milliards d’unités cette pandémie en croissance exponentielle, tend à faire croire un basculement des forces en présence vers un nouveau partage du monde.
C’est une incapacité de cette gouvernance à anticiper ce fléau mondial insaisissable que l’intelligence humaine a mis du temps à trouver le bon remède. Cette pandémie a été décrite « dans une anticipation de la CIA sur l’Etat du monde en 2025 publiée en 2009. C’est une nouvelle maladie respiratoire humaine et virulente fortement contagieuse ». L’OMS n’avait parlé que du H1N1 en 2009, de l’Ebola en 2014, du Zika en 2016 et 2019. Nous sommes devant une « jonction qui s’opère devant nos yeux entre compétition géopolitique et la concurrence des modèles » où le modèle chinois apparaît comme une référence ».
Anticipations-intelligence et « modèles de régulation
L’Institut Montaigne note que « l’espèce de guerre froide non déclarée qui couvait depuis un certain temps montre son vrai visage sous l’éclairage cru du Covid-19. Ce dernier confirme que les frontières sont beaucoup floues dans la compétition des modèles d’aujourd’hui que dans la vraie guerre froide de jadis ... C’est un basculement du monde vers l’Asie.
Sommes-nous dans une Amérique en déficit tragique de leadership que l’on trouve un contre-modèle à l’approche chinoise de la lutte contre la pandémie».
Existe-t-il un modèle pour l’avenir d’envisager un changement de paradigme géopolitique ? La confirmation de la montée de la Chine et son atterrissage économique et technologique de la 5G dans l’après-Covid-19 peuvent-ils lui donner le titre de leadership ? À toutes ces questions, l’avenir proche nous le dira. Quoi qu’il en soit, le Covid-19 validera ou non le nouvel esprit dans les relations internationales et le façonnage d’un monde de paix, de solidarité et d’entente entre les peuples.
Dans la perspective, le monde appartient au développement des industries de l’intelligence. C’est sur cette révolution numérique et satellitaire qu’il s’adossera. L’idée d’encourager financièrement les start-ups annoncée par le Président Tebboune est une voie royale pour une Silicon Valley algérienne pour les innovations du futur.

Concevoir une nouvelle trajectoire économique
Le monde sera confronté à des conflits inévitables à commencer par la ressource en eau. D’où les investissements en recherche et développement. Le défi est d’anticiper les menaces de conflits afin de comprendre et de concevoir cette trajectoire nouvelle de l’économie mondiale. Même si Francis Fukuyama avait annoncé la fin de l’Histoire, personne ne peut prédire ni dessiner aujourd’hui l’histoire à venir, sauf à imaginer un scénario teinté de déterminisme étroit. La troisième mondialisation a dessiné les contours de ce qui est tout, sauf un village global. En réalité, c’est un monde privé de mode d’emploi. Ainsi la financiarisation sans limite de l’économie risque de donner un rythme qui peut tétaniser notre présent. L’explosion des inégalités telles des plaques tectoniques peut, en se renforçant elles-mêmes et entre elles, attiser les foyers de nouvelles ruptures qui ne préviendront pas ni sur leur date ni sur leur intensité. Sommes-nous alors capables de faire face à ces futurs chocs ? Les pays vainqueurs de la guerre économique à venir seront ceux qui auront su capter la nouvelle vague d’innovations technologiques. Mais nul ne sait comment en favoriser l’apparition, en réduire les délais, en développer la diffusion. Cela prendra du temps pourvu que la fin soit heureuse.

(*) Dr Boudjemâa HAICHOUR
Dr d’Etat en Sciences économiques-Ancien ministre
(Les modèles de régulation du SMFI)

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BIBLIGRAPHIE
1-National Intelligence Council, « Global Trends 2030. Alternative worlds-2013 ».
2- Samuel Huntington, « Le choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1997 ; « La fin de l’histoire et le dernier homme » coll Champs, 1993.
3-Jacques Brasseul, Petite histoire des faits économiques et sociaux, Armand Colin, Paris, 2010.
4- Jean Hervé Lorenzi/ Mickel Berrebi, Un monde de violences-2016/2030, Eyrolles, Paris, 2016.
5-Daniel Cohen, Le monde est clos et le désir est infini, Albin Michel, Paris, 2015.
6-Gabriel Zuckman, La richesse cachée des Nations-Enquête sur les paradis fiscaux, le Seuil, Paris, 2013.
7-François Bourguignon, La mondialisation de l’inégalité, le Seuil, Paris, 2012.
8-Brigite Dormont, Les dépenses de santé, Albin Michel, Paris, 2010.
9- Jean Philippe Clerc, La crise des subprimes, Editions Génie des glaciers, Paris, 2009.
10-Pascal Boniface, La géopolitique, Editions Eyrolles, Paris, 2016.
11- Michel Duclos, Le Covid-19 est-il un game-changer géopolitique ?, Institut Montaigne, édition de l’Observatoire, Paris, 2020.
12-Pierre Sabatier, « L’avenir doit prendre ses racines dans les territoires », interview TVLibertés, février 2020.
13-Yuval Noah Harari : « The world after Coronavirus », Revue de prospective et d’analyse.
14-Boudjemâa Haichour : « De la crise à la régulation du Système monétaire et financier internetional- Modèles de régulation », Alger, 1993.
15- Présidence de la République algérienne : communiqués des Conseils des ministres sur le Coronavirus durant les mois de mars et avril 2020, interventions du Président Tebboune, du Premier ministre Djerad et du ministre de la Santé sur les mesures prises par le gouvernement depuis l’apparition du coronavirus en Algérie, comptes rendus journalier sur l’évolution de la pandémie par wilaya du Pr Fourar, porte-parole du Comité scientifique de suivi du Covid-19 (statistiques par wilaya, âge, genre, personnes contaminés, guéries, décédées), état du confinement sanitaire en Algérie.



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