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N° 106 - Juil 2017

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Recherche scientifique

« Nous attendons une ouverture du marché du renouvelable au privé »

Le Pr. Noureddine Yassaa, directeur du CDER,

Entretien réalisé par Leila BOUKLI



El-Djazaïr.com : Quels sont les objectifs que l’Algérie a arrêtés en matière d’utilisation des énergies renouvelables pour les prochaines échéances (2030, 2050) ?

Pr. Noureddine Yassaa : En 2011, le gouvernement a adopté un programme national pour le développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique jusqu’à l’horizon 2030. Il vise à installer une puissance en énergie renouvelable de 12 000 mégawatts. Une possibilité de doubler la capacité, pour atteindre 22 000 Mwatts, est en discussion au niveau du ministère de l’Energie.

El-Djazaïr.com : Quelle serait la part de chacune des énergies renouvelables dans ces objectifs ?

Pr. Noureddine Yassaa : Selon la première version du programme, la répartition est faite comme suit: 7200 MW en énergie solaire thermique à concentration (CSP), 2800 MW en énergie solaire photovoltaïque et 2000 MW en énergie éolienne. Là également, une actualisation de ce programme est entrain de se faire pour reporter les installations en CSP jusqu’à 2021 et les remplacer par le solaire photovoltaïque et l’éolien (Solaire Photovoltaïque : 13 575 MW, Eolien : 5010 MW, Solaire thermique : 2000 MW, Biomasse : 1 000 MW, Cogénération : 400 MW, Géothermie : 15 MW).

El-Djazaïr.com : En matière d’énergie photovoltaïque, l’Algérie est dotée de nombreux atouts dont l’intensité et la durée d’ensoleillement. Où en est-on aujourd’hui en matière d’utilisation de cette énergie, aussi bien en matière d’utilisation d’appareillage fonctionnant à l’énergie photovoltaïque qu’en matière d’installation de production d’énergie à base photovoltaïque ?

Pr. Noureddine Yassaa :Effectivement, l’Algérie est dotée d’un ensoleillement exceptionnel dont l’intensité et la durée sont les plus élevées au monde; atteignant 3500 heures d’ensoleillement par an et un rayonnement solaire de 2650 kilowatt heure par mètre carré par an. Depuis l’adoption du programme national de développement des énergies renouvelables en 2011, il a été recensé la mise en service en 2014 d’une centrale solaire photovoltaïque (PV) multitechnologique pilote de 1,1 MW à Ghardaïa et d’une centrale éolienne de 10 MW à Adrar, qui viennent s’ajouter à la centrale hybride solaire-gaz de 150 MW dont 25 MW en technologie solaire CSP (Concentrateurs solaires de puissance) avec miroirs cylindro-paraboliques à Hassi-R’mel. Une vingtaine de centrales en solaire photovoltaïque de capacité de 233 MW seront installées en 2015 dans le sud et les hauts plateaux, selon le ministère de l’Energie.  Par ailleurs, le ministère de l’Agriculture et du Développement rural a renforcé l’installation de kits solaires pour l’électrification et pour le pompage d’eau dans les hauts plateaux et les sites isolés, dans le cadre du programme du génie rural. Cependant, aucun chiffre n’est avancé quant à la capacité globale installée. Les statistiques précisent que la capacité globale de PV décentralisé installée en Algérie est quasi inexistante malgré les efforts consentis par le Centre de développement des énergies renouvelables (CDER) pour recueillir les données des différents départements ministériels. A ce titre, le CDER a procédé à l’installation de l’équivalent de 400 KWc (Mégawatt crête) en solaire PV décentralisé pour l’électrification et le pompage dans les régions du sud et des hauts plateaux. Ouvrons une parenthèse pour expliquer que le Watt-crête est l’unité de mesure de la puissance d’une installation photovoltaïque. La puissance crête d’une installation photovoltaïque est la puissance maximale (capteurs bien orientés, bien inclinés, sans ombrage) de production dans  les  conditions standards (1000 w/m2 et 25°C). Quant aux statistiques sur les puissances de production en kilowatt heures ( la quantité d’électricité produite par les panneaux solaires ) des centrales déjà mises en service, elles ne sont malheureusement pas disponibles.

El-Djazaïr.com : Les pouvoirs publics se sont fortement engagés dans le soutien au développement du photovoltaïque notamment en subventionnant le rachat par l’opérateur public de l’énergie produite à partir du photovoltaïque. Quelles sont les dispositions réglementaires déjà adoptés ?

Pr. Noureddine Yassaa :Sur le plan réglementaire, des textes de lois garantissant les tarifs d’achat pour l’énergie solaire photovoltaïque et l’énergie éolienne, dont la capacité dépasse 1MW, ont été promulgués en avril 2014. Un autre texte pour les petites capacités est en cours de finalisation. Il faut rappeler également le texte relatif au fonds national pour l’énergie renouvelable (FNER) pour le financement des projets. Ces incitations, tant attendues, devront donner un nouvel élan à la filière des énergies renouvelables dans notre pays.

El-Djazaïr.com : D’après votre expérience personnelle, quels seraientles modèles les plus performants en matière d’organisation du développement et de la gestion des énergies renouvelables : monopole public tel qu’il existe actuellement en matière d’électricité et de gaz, décentralisation et autonomisation de la production avec possibilités d’opérateurs publics locaux publics ou privés dans la production, le transport et la distribution de l’énergie, production d’énergie au sein d’agglomérations de tailles diverses, production et auto consommation par des particuliers, etc.?

Pr. Noureddine Yassaa :Il faut préciser d’abord que le programme des énergies renouvelables est un programme national qui implique tous les secteurs publics et privés algériens. Avec les mesures incitatives citées ci-dessus, nous attendons une ouverture du marché du renouvelable en Algérie pour les centrales de grandes puissances en attendant la promulgation des textes permettant au simple citoyen d’être à la fois producteur et consommateur d’électricité. Mais tout cela nécessite des régulations et du contrôle. Le marché du renouvelable obéit aux mêmes règles; c’est la rentabilité de l’investissement.
Pour assurer la réussite de la transition énergétique depuis l’extraction du pétrole dans le sous-sol vers la conversion du solaire sur le sol et s’inscrire dans le développement durable, il est plus que nécessaire d’établir une approche holistique permettant d’intégrer et d’impliquer tous les secteurs privés et publics dans l’exécution de cet ambitieux programme. La réalisation des nombreuses centrales de plusieurs mégawatts programmée dans le cadre de ce programme devrait permettre l’émergence d’une forte industrie de renouvelable en Algérie. Ceci représente une réelle opportunité pour exceller dans ce domaine, non seulement dans la fabrication des équipements fonctionnant avec le solaire, l’éolien, la géothermie ou une autre forme d’énergie renouvelable, mais également dans l’engineering, l’étude, le montage, le suivi et la maintenance.Ce programme devrait conduire à la création d’entreprises de taille importante à même de réaliser des projets EPC (Engineering, Procurement et Construction) avec des qualités comparables ou même supérieures à celles des multinationales. Nos entreprises nationales, publiques et privées, sans distinction aucune, doivent saisir cette occasion pour investir dans l’industrialisation de ces équipements en Algérie, avec une forte intégration nationale, et développer le savoir nécessaire dans la réalisation des projets EPC. Le développement de cette industrie qui requiert de l’innovation et du développement technologique contribuera certainement à l’émancipation de la recherche, de l’innovation et du développement dans ce domaine et créera davantage de passerelles entre le monde de la recherche et le monde de l’industrie. Il est primordial de prioriser l’intégration nationale et le label made in Algeria dans les réalisations des projets relevant du programme national des énergies renouvelables afin d’encourager la production nationale et d’assurer ainsi la prospérité économique de ces entreprises. Nous avons tout à gagner si nous investissons dans ce domaine ; création de petite, moyenne et même grande entreprise qui peuvent être capable d’exporter leur savoir-faire et leur expérience acquise sur le terrain lors de l’exécution du programme, vers la région Sahel et en Afrique. Force est de constater, que la plupart des multinationales qui ont décroché des marchés en Algérie ne fabriquent pas d’équipements et n’assurent que le montage sous forme EPC et clés en main. Ne serait-il pas opportun de donner les chances à nos entrepreneurs de créer des entreprises PME/PMI qui pourront, un jour, devenir des multinationales capables de s’imposer dans la région et dans le continent.

El-Djazaïr.com : Les pouvoirs publics ont affirmé leur volonté d’arriver à monter une industrie locale de production du voltaïque. Des équipes de recherche nationales ont beaucoup avancé dans la chaîne de production. Ainsi est-on arrivé à maîtrise les phases de production des briques et des lingots de silicium, puis de transformation de ceux-ci en panneauxà partir de la matière première. L’opérateur privé Condor s’est lancé dans la production de panneaux, l’entreprise publique ENIE de Sidi Bel Abbès a acquis d’importants équipements dans le même objectif. Quelle est la nature de votre collaboration avec les autres centres de recherche, les industriels et l’opérateur public, la Sonelgaz ? Comment voyez-vous la conjugaison de l’ensemble de ces efforts ?

Pr. Noureddine Yassaa : Permettez-moi de vous exprimer mon opinion sur la question du lien entre le secteur de la recherche et le secteur économique dans ce domaine précis du renouvelable, en citant mon centre de recherche en particulier.
Les centres de recherche œuvrant dans le domaine du renouvelable doivent avoir la place qui méritent dans l’élaboration, l’exécution, le suivi et l’évaluation du programme national des énergies renouvelables à l’instar de l’Institut national de l’énergie solaire (INES) en France, de l’Institut de l’énergie solaire de Fraunhofer en Allemagne, du Centre de l’énergie renouvelable (ECN) des Pays-Bas, du Laboratoire national des énergies renouvelables (NREL) des Etats-Unis d’Amérique, pour ne citer que ces pays.
Une réflexion a été lancée par le ministère de l’Energie pour mettre à jour le programme national du développement des énergies renouvelables en termes des capacités et des technologies qui seront installées d’ici l’année 2030. Le secteur de la recherche doit être associé dans cette phase critique pour donner son avis sur la faisabilité technique et la viabilité économique des technologies (solaire photovoltaïque avec ses multiple technologies; silicium monocristallin, silicium polycristallin, couche mince, amorphe, CIS, CdTe,.. onduleurs, accumulateurs électrochimiques, solaire thermique, éolien,...), énergies solaire thermique à concentration (CSP), l’énergie éolienne devant être sélectionnée pour l’exécution de cet ambitieux programme.  Le secteur de la recherche doit être également associé dans le choix des sites du déploiement de ce programme selon les cartes du vent, les cartes du gisement solaire, les sources géothermales,... et les problèmes de connexion et d’interconnexion au réseau électrique. Des cartes du vent et un atlas solaire algérien ont été édités par le Centre de développement des énergies renouvelables et les sites éligibles à l’installation des fermes éoliennes et solaires ont été identifiés.
Le secteur de la recherche, de par sa connaissance dans ce domaine dans lequel les progrès technologiques avancent très vite, doit accompagner le ministère de l’Energie et même les autres secteurs public et privés dans l’élaboration des cahiers de charge pour les réalisations des projets. La recherche doit être consultée dans la phase de l’étude des réalisation des projets d’industrialisation des équipements du renouvelable (panneaux photovoltaïques, onduleurs,...) pour donner son avis sur la technologie qui s’apprête le mieux aux exigences du marché algérien et surtout celle qui s’adapte le mieux aux conditions climatiques du Sud de l’Algérie (température élevée et vent de sable). Une convention entre le CDER et Condor a été signée justement pour les accompagner dans cette démarche. Une autre convention est en cours de signature avec ENIE.
La stratégie du déploiement du programme en réseau interconnecté) ou en réseau isolé doit être établie en concertation avec les centres et laboratoires de recherche.
Dans le cadre de l’exécution de ce programme, la recherche scientifique doit être impérativement impliquée dans le suivi des réalisations des projets (montage, mise en service et maintenance). Cela permettra à la nouvelle génération des chercheurs et des ingénieurs de gagner de l’expertise dans le domaine du renouvelable sur le terrain et d’atteindre les objectifs en termes de renforcement de capacité et de transfert de technologie.  Les contrats doivent être négociés avec les entreprises EPC à l’effet de mettre à la disposition des chercheurs les données relatives au fonctionnement des différentes centrales fonctionnant avec l’énergie renouvelable. Les laboratoires de certification et d’homologation des équipements fonctionnant avec le solaire, l’éolien et autres doivent être mis sur pied en étroite collaboration avec le secteur de la recherche. Le CDER est en phase de réaliser des laboratoiresde certification des chauffe-eaux solaires, des panneaux solaires, des onduleurs, et d’étalonnage des pyranomètres pour les mesures du rayonnement solaire. Les liens avec le secteur de la recherche doivent être plus que jamais renforcés pour transformer les produits de la recherche en des produits manufacturables et pour bénéficier des compétences et des connaissances de nos chercheurs algériens qui n’ont rien à envier aux experts étrangers. D’ailleurs, les bureaux d’études étrangers font souvent appel à la compétence algérienne pour conduire leurs études.
Il est à noter que le CDER a signé une convention de collaboration scientifique et technique avec SKTM (Shariket Kahrabawa Taket Moutadjadida) et CREDEG (Centre de recherche et de développement de l’électricité et du gaz) du groupe Sonelgaz en vue de suivre les stations pilotes mises en service et d’en tirer les conclusions sur le meilleur choix technologique. Plusieurs universités ont ouvert des formations de master et de doctorat dans le domaine des énergies renouvelables. Les sujets traités doivent être en adéquation avec les besoins réels identifiés sur le terrain. Les stages de mémoire ou de thèse doivent être réalisés dans les plateformes pilotes mises en service dans le cadre du programme. Les centres et laboratoires de recherche doivent être en mesure de dispenser des formations spécialisées et à la carte en vue de former les installateurs, les opérateurs et les auditeurs. Le CDER est en phase de signer un accord avec la CREG (Commission de régulation de l’électricité et du gaz) permettant de former de contrôleurs de certification de garantie d’origine. Des réunions de consultation doivent être tenues régulièrement avec les centres et laboratoires de recherche en vue d’identifier les besoins en matière de recherche scientifique, d’innovation et du développement technologique.

L. B.



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