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N° 113 - Mai 2018

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ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

«Nous aspirons à former une élite capable de relever tous les défis »

Le professeur Abdelbaki Benziane, directeur de l’Ecole nationale polytechnique d’Oran

Par Tahar MANSOUR



El-Djazair.com :  Voulez-vous, Monsieur le Directeur, nous présenter succinctement l’école que vous dirigez ?

Pr Abdelbaki Benziane : Notre Ecole a été créée en 1970 dans le cadre d’une collaboration entre l’Algérie et l’Unesco et devait prendre en charge la formation de professeurs de lycées techniques. Elle a été dénommée, dans ce cadre  « Ecole normale supérieure d’enseignement polytechnique » et devait répondre à la stratégie d’industrialisation prônée à partir de 1968 par l’Algérie. Aussi fallait-il former les futurs formateurs appelés à exercer dans les lycées techniques. A l’époque, c’était la seule école à dispenser ce genre de formation. L’école remplit cette mission hautement stratégique jusqu’en 1984, année où la dimension polytechnique lui a été retirée pour revenir au technique uniquement. A partir de cette date, l’Ecole  ne s’est occupée que du génie (génie mécanique, génie civil, génie électrique) pour le compte du ministère de l’Education nationale. Un statut qu’elle gardera jusqu’en 1998, année de l’évaluation des Ecoles normales supérieures. J’ai alors été convié à assister à la commission mixte ministère de l’Enseignement supérieur/ministère de l’Education nationale car il y avait un constat d’échec pour ces écoles et leur devenir était en jeu. Soit il  fallait les redéployer soit les revitaliser car, à cette époque, les écoles normales s’occupaient des trois paliers de l’enseignement et pas seulement du secondaire. Ceci devait permettre de rehausser le niveau des futurs enseignants, qu’ils soient formés pour le primaire, le moyen ou le secondaire et il n’était alors pas question de prendre des stagiaires avec un niveau en-dessous du baccalauréat. Ainsi, une formation universitaire était assurée pour les futurs enseignants des trois paliers et il y avait aussi lieu de former des enseignants professionnels, avec une dimension de professionnalisation en plus de la dimension académique. Pour ce faire, il fallait recruter du personnel et mettre en place une politique d’adaptation pour les formateurs des enseignants du moyen et du primaire. En 2008, il nous a fallu encore restructurer l’école du fait que le ministère de l’Education nationale n’arrivait plus, alors, à maitriser ses effectifs. En conséquence, les stagiaires que nous formions n’étaient pas assurés d’un emploi. Et du fait que le ministère de l’Education a décidé, en 2006, de réformer l’enseignement technique afin de balancer les filières techniques vers la formation professionnelle (une dizaine environ), nous  avons  lancé, à partir de là, une réflexion sur le devenir de l’école qui était obligée de se redéployer. D’ailleurs,  j’ai informé le ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque que nous ne pouvions plus continuer à fonctionner avec une pléthore d’enseignants sans que le recrutement de nouveaux étudiants soit possible puisque le ministère de l’Education ne pouvait plus garantir un emploi aux sortants. Le ministère de l’Enseignement supérieur me donna alors le feu vert pour une réflexion approfondie sur l’école. Et, pour la  première fois,  le ministère ne  décidait pas, tout seul, des nouvelles orientations de l’école puisqu’il associa la base à une réflexion approfondie. Ce qui nous a permis  de rechercher la meilleure voie pour notre école. D’ailleurs, nous sommes tous tombés d’accord sur le modèle polytechnique qui s’adapte le plus à nos besoins et qui pourra ouvrir la voie aux sciences exactes, en plus de la technologie et du management. Nous étions convaincus que le modèle polytechnique était le plus rassembleur possible du fait qu’il  n’exclut aucune communauté. Car je leur ai toujours répété que je n’étais pas là pour exclure qui que ce soit mais plutôt pour rassembler toutes nos forces et repartir du bon pied.

El-Djazair.com : Avez-vous rencontré des difficultés pour faire adhérer l’ensemble des personnels à cette nouvelle vision de l’école ?

Pr Abdelbaki Benziane : Bien sûr. Nous faisions face à  trois composantes : la première qui adhérait à fond et qui constituait le moteur et la locomotive du projet, la deuxième composante constituée de ceux qui se sentaient menacés dans leur travail et ils ne savaient pas quel allait être leur devenir. Il fallait donc les rassurer et leur donner des assurances en leur expliquant comment ils allaient intégrer les autres spécialités. La troisième composante, elle, faisait de la résistance et s’opposait au  changement. Néanmoins, nous avions l’avantage du nombre puisque cette dernière frange ne représentait que 10% du nombre total. D’ailleurs, nous avons dû les accompagner en leur trouvant des chutes dans les universités, en nous occupant nous-mêmes de toute la procédure. Malgré cela, nous n’avons eu aucune pression et tout s’est déroulé normalement.

El-Djazair.com : Quelles sont les autres difficultés que vous avez rencontrées pour effectuer ce redéploiement de l’école ?

Pr Abdelbaki Benziane : Effectivement, nous avons pris un grand risque car c’était une transformation radicale de l’école sur le point du contenu de la formation puisque nous formions pour l’Education nationale. En somme, nous assurions la formation des formateurs et nous avons choisi celle d’ingénieurs pour le compte de l’entreprise. Le changement a aussi été radical dans les pratiques pédagogiques, sur le contenu des spécialités, sur les diplômes. C’est aussi un changement de culture car il fallait accompagner les enseignants dans leur mutation. Le changement a également concerné le personnel qui n’avait comme background que le baccalauréat, alors que maintenant il s’agit d’un personnel issu  des classes préparatoires qui durent deux années, après un concours de sélection qui leur permet d’intégrer l’école. Lorsque nous avons présenté nos conclusions et nos choix au ministre de l’Enseignement supérieur, il nous a demandé : « Etes-vous  en mesure d’assurer ce changement ? » Affirmatif, avions-nous répondu. Car, il  ne faut pas oublier que c’était la première fois que la base proposait un schéma au ministre qui l’adopte et non le contraire comme auparavant. Après maturation et finalisation, le nouvel enseignement polytechnique a démarré en 2012. Une  approche qui tenait compte de tous  les problèmes du fait que les enseignants étaient conscients et confiants dans leur approche car associés du début jusqu’à la fin dans la maturation de ce que nous pouvons appeler un projet d’établissement. Ils étaient les premiers défenseurs  de leur projet. Pour preuve, nous  n’avons jamais eu de grève de la part des enseignants ni de refus de travail ni d’autres problèmes du genre.

El-Djazair.com : Avec combien de spécialités avez-vous commencé et en avez-vous introduites d’autres ?

Pr Abdelbaki Benziane: Nous avons commencé en 2012 avec 5 spécialités et, lors de cette rentrée universitaire (2017/2018) nous sommes à onze spécialités. Nous avons aussi opté pour des spécialités très demandées comme l’électronique des systèmes embarqués, l’automatique, l’électrotechnique, la production mécanique, l’énergétique, le dessalement d’eau de mer, le bâtiment durable, la réhabilitation des ouvrages. Nous nous sommes engagés vers des spécialités à dimension professionnalisante en évitant les spécialités rencontrées dans les universités et, surtout bénéficiant d’une demande très importante du secteur économique.

El-Djazair.com : En parlant d’entreprises économiques et comme l’exige la situation actuelle, qu’avez-vous fait pour rapprocher votre école des entreprises économiques?

Pr Abdelbaki Benziane: Notre école assure des formations professionnalisantes et l’entreprise est de ce fait l’élément clé de son existence. L’Ecole  ne peut fonctionner qu’avec la collaboration de  l’entreprise. Notre priorité est  de rapprocher l’école des entreprises économiques qui constituent son environnement immédiat. Nous avons  mis toutes nos forces pour ce rapprochement. Notre deuxième priorité est l’appui à l’international. Pour ce faire, nous avons  passé des accords à l’international sur la base de modèles d’écoles existant à travers le monde. Deux  chantiers ont été ouverts  par un travail de sensibilisation, de communication et de rapprochement avec les entreprises. Une approche payante puisque les entreprises se sont tournées vers notre Ecole dont la dimension  est bien assise maintenant. Pour le deuxième chantier, nous avons signé des conventions avec des écoles comme l’Ecole des mines de Nantes, l’INFA de Lyon ainsi que des accords avec des universités technologiques. En plus, nous avons intégré des programmes de coopération européens sur l’entreprenariat, avec le développement de pôles émergents. Dernièrement, nous avons signé une convention avec les Canadiens pour la formation d’enseignants ayant pour mission la création d’un centre d’entreprenariat à vocation technologique au sein de l’Ecole.

El-Djazair.com : Nous avons appris que l’Ecole s’apprête à lancer une filiale, pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

Pr Abdelbaki Benziane : Effectivement,  nous avons un dispositif de création d’une filiale de l’école validé par le conseil d’administration et nous sommes actuellement dans la phase de mise en œuvre. La filiale pourra être le modèle économique d’appui pour la création de startups. En effet, celui qui veut créer son entreprise peut passer par la filiale et avoir une activité industrielle et commerciale. En fait, la filiale est une entreprise rattachée à l’école et qui va valoriser ses produits industriels issus des recherches des étudiants. La filiale aura sa propre comptabilité, commerciale, et permettra à celui qui veut créer son entreprise de valoriser sa production industrielle. Si un étudiant a besoin d’acheter de petits composants pour finaliser son produit, nous ne pouvons le lui acheter qu’à travers un dispositif plutôt complexe ou en lui trouvant des sponsors, mais avec la filiale qui dispose d’une activité commerciale, ce sera plus facile.

El-Djazair.com : Votre école porte le nom de Maurice-Audin, dites-nous pourquoi.

Pr Abdelbaki Benziane : Lorsque nous avons reçu des instructions sur la nécessité de baptiser notre école, nous avons cherché le nom d’une personne qui peut réellement représenter une école et l’idée nous est venue de la baptiser du nom de Maurice Audin, du fait qu’à sa création en 1970, l’Ecole  a démarré sur un socle de mathématiques. La décision a été validé après discussions avec les différentes institutions concernées pour faire comprendre à tous la portée de ce geste envers quelqu’un, de surcroit un Français, qui a tant donné, jusqu’à sa vie, pour l’Algérie. D’ailleurs il est mort dans les mêmes conditions que Larbi Ben M’Hidi. Maurice Audin est mort en juin 1957 et a obtenu son doctorat en mathématiques à titre posthume en décembre de la même année car la thèse était déjà prête. Lors de la soutenance de thèse, le président du jury s’est levé et a demandé si Maurice Audin était là, car c’était la pratique courante en pareille circonstance et c’est le directeur de thèse qui s’est levé et qui a dit : « oui, il est là. » A la fin de la soutenance les présents ont voulu applaudir mais le président du jury les a arrêtés et leur a demandé d’observer une minute de silence au lieu des applaudissements. C’était très émouvant. Par ce geste, il voulait dire que l’université dépasse le cas des crimes commis, quels qu’ils soient. 

T. M.    



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