Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 121 - Juin 2019

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Histoire d'une ville

Quand la ville bascule dans l’horreur

Sétif, mardi 8 mai 1945

Par Hassina AMROUNI



Célébrant la fin des hostilités et la victoire des Alliés sur les forces de l’Axe, un défilé est organisé par les partis nationalistes algériens qui, profitant de l’audience donnée à cette journée, décident de mettre sur pied des manifestations pacifiques afin de rappeler leurs revendications patriotiques. Dès 10 heures, les Sétifis investissent la ville, en s’ébranlant de la mosquée de la gare sous l’hymne national Min djibalina, mais aussi en arborant des pancartes sur lesquelles sont inscrits des slogans hostiles au pouvoir colonial tels que «A bas le colonialisme», «Vive l’Algérie libre et indépendante», «Libérez Messali»…
Aïssa Cheraga, chef d’une patrouille de scouts musulmans, arbore le drapeau algérien. Il a été choisi par les organisateurs pour sa taille. La foule arrive à proximité du Café de France, situé au bas d’un hôtel du même nom. Quatre policiers en faction guettent le moindre faux geste, le moindre faux pas. Des Français, qui étaient attablés à la terrasse du café, voyant le drapeau algérien et les inscriptions sur les pancartes, se ruent sur les manifestants. Le commissaire Olivieri tente de s’emparer du drapeau, mais est jeté à terre. Des Européens, en marge de la manifestation assistant à la scène, se précipitent vers la foule. Dans le souci de préserver l’emblème national, un jeune homme de 26 ans, Bouzid Saâl, s’en empare et se met à courir. Mais un policier lui tire dessus et le tue sur le coup. D’autres tirs provenant des autres policiers provoquent un large mouvement de panique.
Sétif, Guelma et Kherrata connaîtront un acharnement meurtrier sans pareil de la part de l’armée coloniale qui n’hésitera pas à tirer plus de 800 coups de canon sur la région de Sétif depuis la rade de Béjaïa. L’aviation française incendie une cinquantaine de «mechtas». Les blindés sont relayés par les militaires lourdement armés d’automitrailleuses. Face au nombre trop important de victimes, l’armée coloniale, se trouvant dans l’impossibilité de les enterrer, décide de les jeter dans les puits, dans les gorges de Kherrata, tandis que ses milices se chargent de faire disparaître les cadavres dans des fours à chaux. Cette abjecte répression prend officiellement fin le 22 mai 1945.
Si les autorités françaises de l’époque fixent le nombre de tués à 1 165, un rapport des services secrets américains à Alger en 1945 note pour sa part 17 000 morts et 20 000 blessés. Mais le gouvernement algérien rejettera ces chiffres affirmant que 45000 Algériens ont été tués, victimes de la barbarie de l’armée française.
Le peuple algérien gardera à jamais en mémoire le souvenir de ce mardi 8 mai 1945, jours de marché. Kateb Yacine, alors lycéen à Sétif, écrit à ce propos : «C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme».
 
H. A.



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