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N° 126 - Jan 2020

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ELECTION PRESIDENTIELLE DU 12 DECEMBRE 2019

« L’élection du 12 décembre demeure la plus transparente de toutes les élections »

Mohamed Charfi, président de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE)

Entretien réalisé par Yahia MAOUCHI



El Djazair.com : Quelles conclusions et impressions tirez-vous de cette élection présidentielle du 12 décembre ?

 

Mohamed Charfi : Mes premières impressionnes sont dépassées maintenant, mais elles restent toujours tenaces. Parce que l’importance de ce scrutin laisse des souvenirs impérissables dans l’esprit de ceux qui y ont participé. D’abord, en raison de l’ampleur du défi qui nous était posé. Organiser en trois mois à partir de rien un scrutin décisif et vital pour le pays, en remplacement de trois ministères de souveraineté, qui sont immenses comme le ministère de l’Intérieur, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Justice, et le Conseil constitutionnel, l’ancienne instance chargée de la surveillance et de contrôle des élections, il fallait beaucoup de convictions pour accepter une telle responsabilité. Et la conviction quand elle affronte les difficultés, ça se traduit, à la fin, par un soulagement indescriptible. D’abord, réussir à organiser un scrutin pareil sans qu’aucune goutte de sang ne coule c’est un grand miracle en soi. Malgré les divergences qui sont apparues entre les uns et les autres, c’était quand même un grand défi pour nous de ne pas frustrer à la fois ces jeunes du Hirak, qui s’opposaient aux élections. Sachant que le Hirak pacifique algérien demeure le plus important mouvement révolutionnaire depuis les vingt dernières années du XXIe siècle. Mon souci est de préserver l’unité de la jeunesse algérienne, de préserver le Hirak en tant qu’acquis pour le pays, et de l’Etat algérien. Cela constituera une force d’appoint pour l’Etat algérien, à la fois pour équilibrer les forces politiques classiques existantes, et pour renforcer la société civile, mais surtout pour apporter, d’une part, un soutien à l’Etat quand il aura besoin, et, d’autre part, être son œil quand il se trompera. Ce Hirak est un acquis à préserver pour le bien de l’Algérie. Tous ces aspects font que l’organisation de ce scrutin était à la fois un défi majeur, avec un souci permanent, de ne pas aggraver la situation, et comment organiser un scrutin, sans aggraver le fossé que certains voulaient creuser entre les jeunes de ce même pays. Quand cela à été fait, ce n’était pas simplement un soulagement que j’ai ressenti, mais une sorte de libération. Un poids a été ôté de ma conscience, étant donné qu’à l’unanimité, même ceux qui sont contre le vote, sont aujourd’hui soulagés par l’élection d’un nouveau Président. Maintenant nous pouvons manifester car nous avons quelqu’un qui est compétent pour nous répondre.

 

El Djazair.com : Estimez-vous avoir réussi votre mission ? 

 

Mohamed Charfi : D’abord il faut que je sache qu’elle était ma mission, est ce que c’était une mission technique que nous pouvons chiffrer, quantifier et évaluer ? Ou était-ce une mission d’une autre nature, que seul le peuple peut évaluer, dont seul le peuple constitue le baromètre, qu’il détient le curseur où nous pouvons placer l’évaluation de la réussite ou de l’échec de cette mission. D’abord, sur le plan technique il fallait organiser un scrutin propre, transparent et crédible. Sur ces trois critères, je vous réponds cas par cas. Un scrutin propre, je dis nul acte de tentative de fraude n’a été enregistré à travers les 66000 bureaux de vote à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il y avait plus de 50 000 représentants des candidats présents. Aucun représentant des candidats n’a déclaré avoir perçu ou remarqué un acte de faux. Deuxième critère, la transparence. Tous les candidats ont admis que l’élection était conforme à tous les critères. Mieux encore, ils ont accepté les résultats de l’élection sans présenter le moindre recours. Ainsi, si les candidats ont estimé n’avoir pas l’intention, et ne l’ont pas fait, puisque le Conseil constitutionnel est au bout d’étude des différents rapports des commissions électorales, c’est qu’il n’y avait rien à dire sur ce plan-là. Enfin la crédibilité, les gens attendent toujours les signaux extérieurs, et selon les échos des citoyens rencontrés dans les différents quartiers de la capitale, le nouveau Président a été élu par le peuple. Par rapport à la crédibilité extérieure, les Etats qui ont reconnu la crédibilité de l’Algérie étaient essentiellement des grands pays démocrates. En plus de la presse nationale qui n’a jamais douté de la crédibilité de cette élection, la presse étrangère a été également de cet avis.

 

El Djazair.com : Quel est justement le secret de la réussite de votre autorité, sachant qu’au début votre mission était quasi-impossible ?

 

Mohamed Charfi : Vous savez, l’un des cinq candidats a dit à ses collègues, le jour du débat télévisé, que celui qui acceptait la responsabilité de l’autorité, soit c’est un fou, soit c’est quelqu’un de nationaliste qui aime son pays. Et je leur ai dit que j’espère que vous êtes convaincus, que je ne suis pas un fou…, ils me disaient non, nous avons la conviction, mais nous envions votre amour de la patrie, parce que nous sommes aussi amoureux que vous, mais ce n’est pas sûr que nous aurions accepté la responsabilité que vous avez acceptée. En somme, c’est la conviction, c’est l’amour du pays et l’amour que j’ai hérité de mon père, qui nous a abandonnés sans aucun sentiment pour rejoindre ses frères moudjahidine. Et quand l’Algérie a besoin de ses enfants et qu’elle les appelle, c’est pour qu’ils réussissent. C’est ma conviction, parce que je sais que nous ne serons pas seuls. Quand j’ai accepté cette noble mission, j’étais sûr que je ne serais pas seul, et que j’aurais le soutien d’abord de l’autorité militaire. La preuve, dans l’une de ses déclarations le général de corps d’Armée Ahmed Gaïd Salah a réitéré l’engagement de l’ANP à accompagner le peuple, et qu’il n’acceptera jamais qu’une goutte de sang coule. Ce qui m’a beaucoup rassuré.  Ajoutant à cela, l’affirmation par l’intermédiaire de la revue El Djeich, dans l’un de ses éditos que la fabrication des présidents était révolue. Avec tout cela, nous étions rassurés d’avoir le soutien nécessaire pour combattre les tentatives de l’ancien système, la résistance au changement et j’en parlerais un jour, les différentes facettes de cette résistance au changement qui se déguise sous l’apparence de la recherche d’un bienfait pour l’Algérie, je l’expliquerais, mais pas pour le moment. Maintenant laissons le nouveau Président élu, Abdelmadjid Tebboune, travailler. Nous lui souhaitons tout le succès pour le bien de l’Algérie, et il trouvera l’Autorité nationale indépendante des élections à ses côtés, pour toutes les démarches qui rentreront dans nos compétences, et même s’il a besoin de nous à titre personnel, en tant que citoyen, nous serons là pour lui apporter l’aide et l’assistance pour l’Algérie.

 

El Djazair.com : Vous avez déclaré récemment que l’élection du 12 décembre demeurait l’une des élections les plus transparentes depuis 1962, votre commentaire ? 

 

Mohamed Charfi : Je dirais même c’est la plus transparente, et je sais de quoi je parle. J’ai supervisé en tant que magistrat plusieurs élections au niveau local, et je sais quand je vous ai dit tout à l’heure que l’urne dans la sagesse populaire sort bleue du bureau pour arriver à la commission verte. Les gens étaient persuadés que les urnes étaient interchangeables en cours de route, et donc aujourd’hui, l’urne est sortie transparente est arrivée transparente, sous bonne escorte des représentants des candidats eux-mêmes, sans parler des représentants de l’ANIE, des services sécurité et des citoyens qui se sont engagés à protéger leurs voix. Aussi, la transparence est garantie également par les mesures que j’ai prises. Je parle du PV du dépouillement que j’ai conçu à titre personnel, et qui n’a pas d’équivalent dans le monde. Un PV qui est presque aussi protégé qu’un billet de banque, avec un sceau sec de l’Etat, qui n’est pas imprimable, et qui n’est pas photocopiable. Deuxièmement avec un numéro de série qui est enregistré chez nous. Chaque bureau de vote a reçu un nombre de PV limité, et dont les numéros de série sont chez nous. Et chaque PV doit être établi en trois exemplaires. Ainsi chaque PV porte à la main les deux autres numéros. Puisqu’il est difficile de rendre la fraude impossible, nous allons la rendra inutile. Telle est ma philosophie.

 

El Djazair.com : Un mot sur la nature des dépassements enregistrés durant l’élection du 12 décembre 2019?

 

Mohamed Charfi : Nous n’avons enregistré aucun dépassement lors du scrutin, soit des dépassements matériels, soit des dépassements de langage dans les bureaux de vote…, je ne parle pas des cas enregistrés dans les wilayas où il y a eu mois de 1% du taux de participation, ce sont des circonstances exceptionnelles, et là, je rends hommage aux responsables locaux, à qui j’ai donné d’ailleurs le moyen juridique de faire face, puisque j’ai autorisé par décision du président de l’autorité les regroupements des bureaux et des centres de vote, afin d’éviter les affrontements avec les gens qui étaient contre le vote. Mais nous savons que beaucoup de nos sœurs et frères dans ces régions-là, s’ils avaient voulu aller voter, ils l’auraient fait même à blanc. Nous avons toujours prôné le dialogue entre tous les enfants de l’Algérie, entre les jeunes et le président de la République, pour construire l’Algérie nouvelle, et pour que chacun ait le droit de s’exprimer, de pratiquer son droit comme il veut et quand il veut. Nous espérons que la période que nous avons connue est une parenthèse comme d’autres parenthèses dans la vie d’une nation, et que la vie sera meilleure que le passé récent que nous avons vécu.

 

El Djazair.com : Qu’avez-vous à dire sur le Hirak, l’ANP et les candidats sortants ?

 

Mohamed Charfi : Le Hirak je le dis et je le répète, depuis le 22 février je l’ai vécu à travers ma famille, mes enfants, mes petits-enfants, qui ont participé avec leurs camarades comme tous les enfants de l’Algérie, c’est une fierté pour l’Algérie, mais c’est aussi une richesse et un acquis extraordinaire, qu’il faut préserver. Il faut réconcilier la jeunesse algérienne avec le reste des forces vives de la nation algérienne. Il faut préserver et reconstituer le hirak, dans sa version originale, sa version pacifique, un Hirak qui nous a permis de rêver à notre âge, à une Algérie que nous avions rêvée en 1962. Personnellement j’accompagnerais tout responsable dans ce sens, et les membres de l’autorité sont de mon avis, et seront à mes côtés aussi dans toute action à entreprendre dans ce cadre-là, et j’espère que nous réussirons. Par ailleurs, sans l’ANP rien n’aurait été possible, parce que la résistance au changement n’est pas simplement dans les esprits. Le changement n’aurait pas été possible sans le soutien intelligent du Commandement de l’armée, à leur tête Ahmed Gaïd Salah, sans la sagesse et l’intelligence qui consiste à accompagner et à donner un sens plein au mot accompagner, c’est-à-dire, garder la distance sans interférence. Une intelligence qui a permis à mon autorité d’être réellement indépendante, de taper sur la table avec les administrations, avec les walis, parce que tout le monde savait que le Haut commandement de l’Armée appuyait l’Autorité nationale indépendante. Certes, le peuple ne les remerciera jamais assez, mais l’Histoire témoignera qu’ils ont parachevé leur œuvre commencée en novembre 1954. Et c’est à nous maintenant d’assurer la suite, dans la même logique et dans les mêmes horizons. Concernant les candidats sortants, y compris le Président élu, ils ont fait preuve d’un niveau de conscience civilisationnelle, puisqu’ils ont pu faire taire leurs différences et leurs antagonismes en tant que candidats compétiteurs, sachant que les désaccords pouvaient avoir une implication sur le devenir du scrutin. Je remercie au nom du peuple algérien les cinq quand ils étaient candidats, et les quatre qui ont accepté le résultat du scrutin, d’abord en félicitant le candidat élu, ensuite, en renonçant à présenter des recours. Ainsi, eux aussi ont réussi à inscrire en lettres d’Or leur participation. Pour la première fois, des candidats n’étaient pas des lièvres, ils étaient des compétiteurs à parts égales avec les mêmes chances, les mêmes ambitions et les mêmes espoirs d’accéder à la présidence de la République. Leur acceptation du scrutin sera marquée en leur faveur, et plus l’ambition est grande, plus le désintéressement est sublime.

 

El Djazair.com : Un dernier mot par rapport au sort de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) ?

 

Mohamed Charfi : Sur le plan légal, nous avons un mandat de quatre ans, avec un programme déterminé par la loi, mais le président de la République peut changer la Constitution et la loi électorale. Mais d’après ce que j’ai compris de ses déclarations lors du débat télévisé, il a mis en exergue le rôle de l’ANIE, et donc nous avons compris qu’il allait la renforcer, et peut-être changer certaines choses. En tout cas, j’ai la conviction que le Président Tebboune fera de l’Autorité un des acquis pour la construction démocratique en Algérie.

 

Y. M.

 



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