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N° 108 - Oct 2017

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Evocation

« Boualem Bessaieh demeurera une école, une référence, un symbole »

Dr Brahim Romani, cadre supérieur au ministère des Affaires Etrangères, chercheur et écrivain

Par Leila BOUKLI



El-Djazair.com :  Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire aujourd’hui ce livre ? 

Dr Brahim Romani : Une double motivation. D’abord, il y a un devoir d’amitié et de fidélité envers celui qui fut un grand maitre. Un ami avec qui j’ai eu l’honneur et le plaisir de travailler durant dix ans consécutif (2002-2012). J’ai gardé après 2012, un contact ininterrompu, durant quatre ans, avec celui qui fut pour moi un père spirituel. Il était alors ministre d’Etat, puis conseiller spécial du Président, représentant personnel du chef de l’Etat, soit jusqu’à sa disparition, survenue le 28 juillet 2016. La seconde motivation est un devoir de mémoire et d’écriture vis-à-vis de l’histoire de l’Algérie, dont le regretté Boualem Bessaih, fut un grand acteur, qui méritait d’être mieux connu des nouvelles générations. 

El-Djazair.com : Quels ont été vos processus d’écriture, de l’idée à sa finalisation ?

Dr Brahim Romani : J’ai pensé écrire sur lui de son vivant mais je savais, connaissant son côté modeste et réservé, qu’il n’accepterait pas. De plus, j’étais son assistant et je l’avais vu refuser de nombreuses demandes d’interview. Ce n’est qu’à sa mort, donc, que j’ai repris mon idée et que je me suis mis à rédiger, pratiquement au lendemain de son enterrement, avec beaucoup d’émotion et la profonde conviction d’accomplir enfin un devoir de mémoire.

El-Djazair.com : Combien de temps cela vous-a-t-il pris ?

Dr Brahim Romani : En deux semaines 70% du livre était rédigé car les idées venaient automatiquement. Il faut dire que je l’avais, bien avant, construit dans ma tête. De plus, mon expérience universitaire d’écriture m’a aidé. Autrement, il aurait été impossible de finaliser en deux semaines ce livre qui me tenait à cœur. C’était spontané et structuré à la fois. Vu la relation intime et professionnelle qui nous liait profondément. Ce fut, je l’avoue, douloureux de revenir sur la personnalité, le parcours et l’œuvre de celui que je considérais comme un chef modèle, un père spirituel.

El-Djazair.com : Que vous ont apporté la rédaction et la publication de ce livre témoignage ? A qui s’adresse-t-il ?
Dr Brahim Romani: En premier lieu il a comblé la frustration qu’il y avait en moi, cette  envie d’écrire sur ce fragment de vie commun à nous deux, en rendant un modeste hommage de l’élève à son maitre, doublé d’une reconnaissance et d’une considération sans faille, pour l’homme qu’il était. Ce livre se veut un témoignage sincère et humble. Il n’est ni une biographie ni une étude académique. Il s’adresse au peuple algérien en premier et à tous ceux qui l’ont connu de près ou de loin ici chez nous ou ailleurs, à travers le monde.

El-Djazair.com : Boualem Bessaih est une figure marquante de la culture algérienne, comme auteur, diplomate, politique, scénariste, traducteur, poète…Malgré un parcours exceptionnel, il reste néanmoins insuffisamment connu en Algérie. Pourquoi selon vous ? Médersien, c’était un parfait bilingue qui s’adressait par ses écrits à deux publics, l’un arabophone, l’autre francophone.

Dr Brahim Romani : Je pense que c’est parce que l’homme était intimement convaincu de devoir servir son pays, avec abnégation, en toute modestie, en silence. Animé de cette profonde conviction, il restait au service des causes justes de par le monde, sans chercher les honneurs pour lui, refusant toute médiatisation qui le mettrait au-devant de la scène. C’est la raison, et là, il a une part de responsabilité, je le dis très sincèrement, dans le fait que ses œuvres, ses actions, son parcours soient mal connus par le grand public. 

El-Djazair.com : Secret, réservé, des traits de caractère probablement hérités de son passage au MALG durant la révolution, aurait-il apprécié, selon vous, qu’on revienne sur sa vie, son parcours, ses œuvres, lui qui rechignait à être sous les feux de la rampe ?

Dr Brahim Romani :  En mon âme et conscience, j’ai écrit ce livre par amour avec la profonde conviction d’avoir accompli un devoir de mémoire pour les multiples raisons que j’ai déjà citées. Homme d’écriture et de culture, je reste convaincu qu’il aurait fini par comprendre ma motivation. C’est en fin de compte de l’histoire de l’Algérie dont il s’agit, à travers lui.

El-Djazair.com : Parlez-nous de votre première rencontre ?

Dr Brahim Romani : Elle date de 2002, année où j’ai été affecté à l’ambassade d’Algérie à Rabat, lui était alors ambassadeur. Je me souviens avoir été convoqué dans son bureau où après avoir pris connaissance de mon profil, il me confia le dossier des affaires culturelles, pour plus tard me charger aussi des affaires politiques. Il y avait des livres partout, sur son bureau, sur la table de réunion. Je remarquais qu’il y avait aussi des caisses pleines à même le sol d’un petit cagibi, lové au fond de la salle, garni d’étagères également remplies de livres. Cela m’avait bien sûr interpellé. Avec le temps, j’ai fini par être celui à qui il confiait les fiches de lecture, de certains livres qu’il n’avait pas le temps de lire ou encore celui qu’il déléguait aux conférences, parce qu’il n’avait matériellement pas le temps d’y assister. C’est là, la confirmation de ce partage intellectuel qui très vite, s’est transformé en une sincère amitié, doublée d’une profonde confiance mutuelle.   

El-Djazair.com : A première vue, beaucoup de points vous rapprochaient, l’engagement, l’idéal, l’amour du pays, des lettres arabes, la littérature, l’histoire universelle… ?  

Dr Brahim Romani : Effectivement, beaucoup de choses nous liaient. J’éprouve une grande admiration pour celui qui aura été pour moi un chef, doté d’un grand charisme. Un grand, respectueux et respecté de tous. Il est et restera pour moi un modèle qui a rassemblé à lui seul diverses facettes : patriote, intellectuel, politique, diplomate, poète, mélomane…Il m’a marqué. Je me retrouve quelque peu en celui, qui m’a adopté. Il restera à jamais pour moi, une école, une référence, un symbole. Nous, ses héritiers avons l’impératif devoir de faire mieux connaitre l’œuvre et la vie exemplaire de cet homme, trop humble de son vivant, qui a pourtant contribué amplement à la grandeur de l’Algérie. Un homme reconnu et honoré à titre posthume par le pays et par l’Etat, qui mérite plus d’attention des chercheurs, historiens et universitaires de façon générale.

L. B.

Bio-express du défunt Boualem Bessaih
Né en janvier 1930 à El Bayad où son père el hadj Abderrahmane Bessaih était responsable de l’Association algérienne des savants musulmans, le jeune Bessaih commence par fréquenter l’école coranique de sa ville natale puis s’inscrit au lycée franco-musulman de Tlemcen et de là à Alger où il suivra son ainé Abdelkader qui s’y installe. Titulaire d’un doctorat en sciences humaines, il adhère en octobre 1946 au MTLD, après la dissolution du PPA. Il rejoint en 1957, les rangs de l’ALN pour devenir conseiller politique du colonel Lotfi, commandant de la 8e région de la Wilaya VI. Lorsque Houari Boumediene prend la direction de l’état-major en 1958, Bessaih dit « Si Lamine » est alors promu au rang de commandant et est affecté à la Direction de la documentation et de la recherche (DDR, renseignements) où il devient l’un des assistants d’Abdhafid Boussouf dit « Si Mabrouk », responsable du ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG).  De 1959-1962, il sera nommé membre et rapporteur du Secrétariat général du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA).
A l’indépendance, il est d’abord nommé en tant qu’ambassadeur à Bruxelles, poste qu’il occupera de 1963 à 1969 puis ambassadeur en République arabe d’Egypte de 1970 à 1971. A cette date, il est appelé à occuper la fonction de secrétaire général au ministère des Affaires étrangères jusqu’en 1975. Abdelaziz Bouteflika était alors ministre de ce département.
Nommé de nouveau ambassadeur, cette fois au Koweït de 1978 à 1980, puis ministre de l’Information et de la Culture de 1980 à 1982 ; la culture étant à cette date séparée de l’information il gardera la fonction de ministre de l’Information de 1982 à 1984. On le retrouve de 1984 à 1989 à la tête de trois ministères : celui des Postes et des Communications ; de la Culture et du Tourisme ; des Affaires étrangères. Une nouvelle fois nommé ambassadeur, cette fois à Berne, de 1991 à 1992.
C’est alors qu’il est nommé par le Président Zéroual, membre du Sénat au titre du tiers présidentiel et devient président de la commission des affaires étrangères du Conseil de la nation de 1997 à 2001 après cela, il se voit confier par le Président Bouteflika le poste d’ambassadeur à Rabat de 2001 à 2005. Il sera aussi président du Conseil constitutionnel, de 2005 à 2012 ; conseiller spécial du président de la République, 2012-2016 ; représentant de l’Algérie à la Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise) 2007-2016 ; Premier président d’honneur de la conférence de juridictions constitutionnelles africaines (CJCA) de 2013 à 2016. Sa dernière fonction aura été celle de ministre d’Etat, conseiller spécial et représentant personnel du président de la République. Il s’éteint un 28 juillet 2016. Il laisse une dizaine d’œuvres historiques où littéraires certaines préfacées par le Présent Bouteflika, d’autres par Jacques Berque. On lui doit aussi le scénario du film l’épopée du Cheikh Boumama, production du ministère de la Culture.                     
L. B.



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