Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 104 - Avril 2017

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DGSN

La DGSN dans l’œil du cyclone

Par Aissa KASMI



Pour la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie, les citoyens algériens de toutes les catégories ont été surpris, médusés, voire alarmés, par la sortie inattendue et inhabituelle de jeunes policiers des Unités républicaines de sécurité (URS), communément appelés les CNS, lesquels ont battu le pavé sur l’avenue de l’ALN pour se présenter en fin de parcours devant le Palais du gouvernement et au siège de la présidence de la République, ces deux lieux symboles du pouvoir devenus cibles privilégiées de tous les contestataires qui remettent en cause les méthodes de gouvernance de leur pays et qui veulent faire entendre leur voix à leurs gouvernants. Dans les cafés, sur les places publiques, dans les salons de thé plus feutrés et huppés de la capitale et des autres grandes villes du pays, dans la presse écrite, sur les plateaux de TV et les studios de radio, sur les réseaux sociaux en particulier, dans les familles, les discussions s’engagent et s’animent autour du sujet qui ne laisse personne indifférent. Même les média étrangers, notamment ceux de l’hexagone, se sont mis de la partie comme à leur habitude à chaque fois qu’« un chacal lâche un pet dans le Djurdjura, son odeur est ressentie à Paris » (dixit Houari Boumediene). C’est effectivement une première, un fait nouveau dans le paysage politique et social algérien en ébullition ces derniers temps. Des policiers mécontents dans la rue, exprimant leur ras-le-bol comme le font leurs concitoyens tous les jours, alors qu’on a l’habitude de les voir de l’autre côté de la barrière, agissant à leur corps défendant, face à leurs concitoyens, à leurs frères, à leurs voisins, avec lesquels ils partagent pourtant les mêmes affres de la vie quotidienne. Cela ne peut en effet que paraitre insolite, biscornu, anormal. Alors que dans l’autre camp, celui des citoyens normaux, les manifestations de mécontentement, de colère, de contestation, de revendication de droits souvent légitimes, d’espaces d’expression libre, de justice sociale, d’équité dans la répartition des richesses nationales, se sont multipliées tous azimuts. Dans toutes les régions du pays, dans les grands centres urbains comme dans les villages les plus reculés de nos campagnes, nous assistons à des mouvements de foules quasi quotidiens, parfois pacifiques, souvent violents, défiant la loi et mettant l’ordre public en péril.
Devant cette situation, les pouvoirs publics, au lieu de s’attaquer méthodologiquement et résolument aux problèmes de fond, aux causes profondes de cette agitation populaire, en axant leur action d’abord sur la prévention, en utilisant toutes les voies de communication, de dialogue, de persuasion, de sensibilisation, se complaisent dans la fuite en avant en s’appuyant presque exclusivement sur la force publique pour rétablir l’ordre une fois troublé. La répression, quoiqu’inévitable dans certaines situations, n’a jamais réglé de problèmes, bien au contraire, elle les complique et laisse parfois des traces indélébiles. Les représentants de la loi et de la force publique se retrouvent souvent seuls face à des foules hostiles, en l’absence de toute autorité politique ou administrative habilitée à dialoguer ou à négocier pour résoudre les problèmes que posent les citoyens. Ces mêmes autorités, une fois acculées, mises au pied du mur et ne disposant d’aucune marge de manœuvre, lâchent du lest, tergiversent et louvoient avant de satisfaire, sous la pression, la totalité ou une bonne partie des doléances exprimées par les mécontents. L’opinion publique observe, prend note et se détermine en conséquence.
Conscients de leurs lourdes responsabilités qui consistent à contribuer à la garantie de la sécurité et de la stabilité du pays, à protéger les biens et les personnes, à préserver autant qu’ils le peuvent aussi bien les libertés individuelles que collectives, à sécuriser les édifices publics névralgiques, les policiers algériens se sont de tout temps évertués à accomplir leur noble mission dans la légalité, le respect des droits de l’homme, la loyauté à l’État républicain, tout en sacralisant les relations avec le citoyen qu’ils ont toujours considéré comme étant un allié incontournable, la pierre angulaire, le pivot de l’édifice sécuritaire national, sans lequel rien de sérieux ne peut se construire dans ce domaine aussi sensible que précieux que celui de la sécurité. Au prix de leur vie et de leur intégrité physique, ils ont souvent affronté les foules déferlantes, les individus malveillants et les mercenaires à la solde de nombreuses officines subversives agissant dans l’ombre, munis de consignes fermes leur interdisant d’utiliser les armes et de tout faire pour éviter coûte que coûte de provoquer des victimes parmi les citoyens. A chaque épreuve de ce genre, ce sont toujours les policiers qui payent la facture, parfois chèrement. Si l’on essaye de s’appesantir un tant soit peu sur la composante humaine de la police algérienne d’hier et d’aujourd’hui et sur les conditions psychologiques dans lesquelles elle exerce ses missions, nous découvrirons sans trop de peine qu’au plan générationnel, l’Institution de la police nationale a d’abord été mise en place en 1962, par des hommes dont la plupart étaient issus de l’ALN ou de l’OCFLN, aguerris par la Révolution, animés par le même esprit de sacrifice, le même élan patriotique et une détermination inébranlable d’assurer à leur pays la stabilité et la sécurité lui permettant de se construire sûrement et rapidement. Cette génération a accepté consciemment et volontairement de travailler nuit et jour, avec des moyens extrêmement réduits, loin de leur familles, ceux de l’est à l’ouest, ceux de l’ouest à l’est, ceux du nord au sud, ceux du sud au nord, sans jamais rien réclamer, convaincus qu’ils étaient que c’était là tout simplement une manière de continuer à servir leur pays après avoir contribué à sa libération du joug colonial. De nombreux policiers appartenant à ce minerai pur extrait des entrailles de la Révolution ont sacrifié leur vie pour défendre la loi et la légalité. Comble de l’ironie, certains parmi eux ont même été les « hôtes » des geôles des commissariats, des mois durant, faute de lieux d’hébergement à l’époque.
La deuxième génération est arrivée à la fin des années 1970 et au début des années 1980, pour se greffer à celle de 1962, dans un brassage harmonieux entre les patriotes révolutionnaires d’hier et leurs cadets universitaires pressés de reprendre le flambeau et de poursuivre le combat avec la même énergie et le même esprit de sacrifice que leurs aînés. Ces deux générations ont travaillé côte à côte, elles se sont accompagnées fidèlement et solidairement durant toute la décennie 1980 et une bonne partie des années 1990. Pendant une période de près de vingt ans, au cours de laquelle l’Algérie a connu de nombreuses turbulences, de nombreux soubresauts, à commencer par l’effervescence universitaire de la fin des années 1970, les premières actions terroristes en 1981 (Laghouat – 28 septembre 1981) et en 1985 (École de Police de Soumaâ -27 août 1985), en passant par les évènements du 5 octobre 1988, avant de plonger tout droit dans la violence terroriste généralisée dès le début de l’année 1991. Ce sont les membres de ces deux générations qui ont accueilli les premières balles assassines des hordes terroristes et ils ont laissé sur le champ d’honneur pas moins de six mille martyrs morts pour la défense de l’Algérie républicaine. Les séquelles physiques et les traumatismes psychologiques de cet épisode dramatique de l’histoire de l’Algérie contemporaine, sont encore perceptibles dans le regard des survivants et de leurs familles. La bravoure et l’engagement sans réserve de ces hommes doivent s’inscrire en lettres d’or dans la mémoire collective nationale. Quant à la troisième génération composant le gros des effectifs actuels de la Police algérienne, elle comprend en majorité les enfants de l’indépendance, recrutés à partir des premières années du troisième millénaire. Bien qu’ils soient les héritiers légitimes des deux générations précédentes et qu’ils soient formés sur la base des mêmes programmes axés en premier lieu sur la discipline et l’obéissance aux ordres dans l’exercice de leurs fonctions et dans l’application de la loi, ces derniers n’ont pas été pétris dans le même moule familial et social que leurs prédécesseurs nés soit avant ou pendant la Révolution. En outre, étant pour la plupart issus des couches les plus modestes de la société, en particulier ceux qui appartiennent aux unités constituées, ils ne peuvent échapper aux vents impétueux qui secouent des pans entiers de la société dans laquelle vivent leurs familles, comme ils ne peuvent demeurer insensibles aux courants de pensée qui traversent la société algérienne dans son ensemble, y compris les courants politiques et idéologiques de toute coloration. Nul ne peut isoler le policier de son milieu naturel, de sa famille, de sa cité, de son quartier, de sa houma. Il est comme le poisson qui ne peut se mouvoir et vivre que dans l’eau. Le policier n’est ni un robot ni un étranger à la société, il « vit au cœur des choses » comme le disait justement Albert Camus dans son fameux roman L’Etranger. A ce titre, il sent et il ressent tout ce qui se passe autour de lui, à l’instar de tous les autres citoyens.
Après ce constat sur la réalité de la composante des générations successives de la Police algérienne, parlons à présent des conditions de travail imposées aux policiers en général et à ceux qui relèvent des unités constituées en particulier. Sans entrer dans les détails, il faut reconnaitre que ces conditions sont extrêmement pénibles, en ce sens que ces derniers travaillent loin de leurs familles, qu’ils sont soumis au cycle contraignant des 3/8, ce qui signifie une présence debout tout en demeurant vigilant pendant huit heures d’affilée, les doublages continuels qu’imposent la multitude des servitudes, la vie en casernement avec toutes ses conséquences, le bénéfice de permissions réglementées, l’obligation d’obéir aux ordres sans rechigner ni chercher à comprendre. A toutes ces contraintes internes harassantes, s’ajoute la lourde responsabilité d’affronter des foules hostiles, de ménager le choux et la chèvre, d’adopter un comportement dictée par la nécessité de la gestion démocratique des foules, d’accepter de recevoir des coups aussi durs soient-ils sans pouvoir les rendre, de préserver à tout prix de bonnes relations avec les citoyens et enfin de satisfaire aux exigences de la hiérarchie qui n’a souvent pas le temps de communiquer, d’expliquer et de convaincre la base sur les véritables motivations ou raisons d’une action ou d’une attitude donnée.
Au-delà de l’appréciation que l’on peut émettre sur la responsabilité que l’on peut imputer à une partie ou à une autre, à la hiérarchie d’un côté et aux éléments contestataires de l’autre, notamment sur la violation des règles de déontologie régissant la fonction policière et stipulées clairement dans les statuts particuliers de la Sûreté nationale que chaque policier s’engage solennellement à respecter dès son admission à l’École de police, il y a lieu de souligner que malgré tout, les pouvoirs publics, au plus haut échelon de l’État, ont réagi promptement avec beaucoup de sagesse, de compréhension et de pragmatisme en dialoguant avec les représentants des unités concernées et en répondant favorablement à la plupart de leurs revendications. Cette réaction de l’État ne peut s’expliquer que par la considération qu’il a envers cette Institution de souveraineté qui occupe désormais, de par son effectif (208.000) et au regard des sacrifices incommensurables consentis par ses hommes et femmes au service de la République. Cette Institution qui constitue incontestablement après l’ANP, l’un des piliers centraux de l’édifice national, ne peut, dans les circonstances actuelles caractérisées par des défis géopolitiques, stratégiques et sécuritaires tant au plan national que régional, qu’être ciblée par les apprentis sorciers de tout acabit, les pêcheurs en eaux troubles et les spécialistes de la manipulation souterraine, qu’ils agissent pour leur propre compte ou pour le compte de leurs commanditaires internes et/ou externes.
La grandeur de cette institution et la prépondérance de la place qui est la sienne sur l’échiquier national expliquent également la curiosité, l’inquiétude et parfois le désarroi manifestés par l’opinion publique nationale dans toute sa diversité face à la sortie inédite des jeunes policiers algériens. Si certaines réactions de bonne foi se sont distinguées soit par le soutien des contestataires, soit par la désapprobation de la manière dont ils se sont exprimés, selon l’angle de vision des uns et des autres, il n’empêche que de nombreuses parties ont voulu s’emparer de l’opportunité qui leur a été offerte gracieusement pour jeter de l’huile sur le feu, attiser les tensions et profiter de l’occasion pour porter atteinte à la stabilité de l’Algérie, avec pour toile de fond, l’illusion de voir pointer à l’horizon les prémices du printemps algérien tant attendu, en pleine saison d’automne. Il n’y a aucun doute que l’institution de la Police algérienne sortira grandie de cette épreuve, pour peu que ses responsables se remettent en cause avec discernement pour améliorer notamment la qualité de la communication qui doit être permanente aussi bien verticale qu’horizontale entre tous les échelons de la hiérarchie et la base composée en grande partie de jeunes qui ont besoin d’être motivés davantage, de comprendre pour mieux servir. Il est vrai que la Direction générale la Sûreté nationale s’est attelée résolument ces dernières années à corriger les nombreux dysfonctionnements découlant de l’augmentation exponentielle de ses effectifs passés de 80.000 en 2009 à 208.000 en 2014, à élever davantage le niveau de formation et de conscience des hommes, à mieux gérer les carrières des fonctionnaires dont les promotions ont atteint près de 70.000, en quatre ans, alors qu’il n’ont jamais dépassé 900 par an auparavant, à introduire les techniques modernes de gestion dans tous les rouages de l’administration policière, et enfin à consolider les relations police-public à travers une police de proximité, à l’écoute des citoyens et proche de leurs problèmes. La participation des cadres de la police aux nombreuses actions de prévention et de sensibilisation de la population contre les fléaux sociaux qui rongent la société algérienne, tant au niveau national que local, a également contribué à bousculer les barrières psychologiques qui persistent encore dans la représentation de la police chez beaucoup de citoyens et à effacer un tant soit peu l’image que l’on se fait généralement d’une Police exclusivement répressive. L’adoption des nouveaux statuts particuliers de la Sûreté nationale à la fin de l’année 2010, a permis d’améliorer sensiblement la situation matérielle et sociale des policiers à tous les niveaux. Par comparaison au passé, la rémunération des personnels de police est passée carrément du simple au double. Il reste évidemment à poursuivre ces efforts pour prendre en charge toutes les préoccupations du policier, notamment à la lumière des derniers évènements, à condition bien évidemment que l’État réponde aux sollicitations de la DGSN, en matière de moyens.
Étant donné que toutes les générations de policiers telles qu’identifiées plus haut ne constituent en fait qu’une seule famille, du grand-père au petit-fils, il serait indécent de ma part, en tant que retraité affilié à la génération de 1962, de terminer cette modeste contribution sans parler de mes collègues les retraités de la Sûreté nationale. Ces valeureux pionniers, qui ont eu le privilège de placer les premiers jalons de la Police algérienne en 1962, ont assuré par la suite au pays la stabilité et la sécurité dont il avait besoin pour se développer, au détriment de leurs intérêts personnels et surtout de l’épanouissement de leurs enfants. Ceux qui sont encore vivants parmi eux (plus de 20.000) se retrouvent aujourd’hui à un âge avancé, l’âge de tous les dangers, traînant des traumatismes et des maladies chroniques incurables. Ils n’ont pas eu la chance et encore moins le droit de bénéficier des mêmes avantages servis à leurs collègues après 2004, 2008 et 2010. Leur pension de retraite tout à fait dérisoire ne leur permet nullement de terminer leurs jours dans la quiétude et la dignité tant méritées. Des centaines parmi eux, en particulier les plus démunis, occupent des logements dits de fonction depuis de longues années. Leurs enfants y sont nés et grandi. Ils vivent dans l’angoisse de se voir un jour mis à la porte sans ménagement ni respect. Ils ne veulent pas mourir et laisser leurs familles se faire expulser après leur disparition. En dépit des promesses officielles plusieurs fois réitérées avec force par les patrons successifs de la Sûreté nationale, de ne pas arriver à cette solution extrême et injuste, ces derniers attendent avec impatience la résolution définitive de cette question vitale à leurs yeux. Une fois que ces deux préoccupations, à savoir, l’augmentation de leur pension de retraite au regard de la spécificité toute particulière de leur métier et le désistement sur les logements de fonction en leur faveur, les retraités de la Sûreté nationale se sentiront alors membres à part entière de cette honorable famille et finiront leurs jours dans la sérénité et la tranquillité. Les pouvoirs publics auxquels ils n’ont cessé d’adresser leurs doléances par les voies les plus légales se trouvent interpellés pour résoudre ces deux questions le plus tôt possible.

A. K.



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