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N° 106 - Juil 2017

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Interview

« L’Instrumentalisation de la religion suscite la violence »

Professeur Mustapha Cherif

Entretien réalisé par Leila BOUKLI



El-Djazaïr.com : Votre travail de penseur consiste à desserrer l’étau entre deux tendances négatives, l’intégrisme, d’une part, et l’islamophobie de l’autre. A quoi imputez-vous ce mal, en dehors des préjugés et de l’obscurantisme, chez les uns et les autres ?

Mustapha Cherif : Je m’évertue à présenter le vrai visage de notre patrimoine, de notre civilisation et de notre pays, pour faire reculer les préjugés et les propagandes funestes des extrêmes de tous bords. Dans le contexte de la crise des valeurs, crise morale et multiforme, le système dominant, qui vise l’hégémonie, pour faire diversion invente la figure d’un ennemi. Depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et le 11 Septembre 2001, c’est « le musulman » qui est visé. Les réactions aveugles, des intégristes et autres extrémistes aggravent la vulnérabilité des pays d’islam. La xénophobie, d’une part, et l’extrémisme religieux, d’autre part, s’alimentent, et trouvent un terreau favorable et terriblement dangereux dans la crise mondiale. Il est temps de rechercher des solutions, en discernant, en dialoguant, en partageant, en mettant en avant la circulation du savoir, les valeurs communes et le droit international. L’ignorance et la loi du plus fort sont les causes principales, une catastrophe pour l’humanité. L’Instrumentalisation de la religion par les uns et la manipulation de valeurs comme celle des « droits de l’homme » par les autres, suscitent de la violence. Tout intellectuel doit contribuer à clarifier les enjeux, éveiller les consciences et énoncer les voies d’un autre monde possible que celui de la confrontation nuisible pour tous.

El-Djazaïr.com : Pensez-vous que la mondialisation est pour quelque chose dans cette montée palpable de xénophobie de par le monde ?

Mustapha Cherif : Les causes de la crise de civilisations et de la xénophobie sont multiples. La mondialisation est un des facteurs. Elle est une sorte de leurre. La mondialisation est surtout une occidentalisation et aggravation des inégalités et du fossé qui sépare le Nord du Sud, malgré l’émergence de nouvelles puissances économiques régionales. La mondialisation telle qu’elle est façonnée produit des confusions, des frustrations et de l’insécurité. Au lieu de se remettre en cause et de s’ouvrir à la pluralité, des sociétés se crispent et sécrètent des comportements sociaux négatifs. En outre, le système international est devenu informe. La redistribution des cartes géopolitiques et de nouvelles configurations sont marquées par l’instabilité, des monopoles et des égoïsmes. La demande de réforme de l’ONU et la légitime remise en question du mode de fonctionnement obsolète des relations internationales qui persiste à privilégier les vainqueurs de 1945 et une région qui se considère le centre du monde, sont le reflet d’un monde en train de se refaire, sans voie clairement tracée. L’incertain gouverne. Le problème de fond réside dans le fait que nous n’assistons pas à une mutation de civilisation, mais pour la première fois au risque de la fin du cycle de civilisation, de par une crise systémique inédite qui se mondialise. En même temps, les progrès en matière de sciences et de technologies, notamment de l’information et de la communication, rendent possible des formes de solidarités.

El-Djazaïr.com : La voie de la raison est, selon vous, la seule alternative possible pour un vivre ensemble. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Mustapha Cherif : Le vrai dénominateur entre tous les peuples est la raison. Chacun a des croyances, une histoire, un contexte, une culture, des mythes, cette diversité est une richesse. Nul n’a le monopole de la vérité, et personne n’a le droit d’imposer à l’autre son point de vue et sa manière de vivre, de croire ou de ne pas croire. Mais pour vivre ensemble en paix, il faut partager des normes universelles, des règles de droit, des principes communs. Cela est le travail de la raison.

El-Djazaïr.com : Le choc des civilisations est donc un mensonge, puisque tout était dans le partage, il y a des siècles ?

Mustapha Cherif : Un mensonge qui malheureusement fonctionne. Car pour faire diversion aux problèmes politiques et économiques, et à l’impasse dans laquelle se trouve le monde dominant, l’opinion publique est trompée, détournée. Les courants dominants dans le monde pratiquent la politique inique des deux poids et deux mesures, divisent pour régner, fabriquent des obscurantistes, dévalorisent la révolte des peuples et leur droit à disposer d’eux-mêmes. Ils stigmatisent en désignant des boucs-émissaires. Le choc des ignorances l’emporte sur celui du dialogue et de l’interconnaissance. Les médias liés à des cartels politico-financiers jettent de l’huile sur le feu, au lieu d’éduquer à la paix et au respect mutuel. Mais les peuples ne sont pas dupes. Et l’aspiration au rapprochement et au partage, à terme, si nous savons dialoguer, communiquer et produire ensemble des idées et des richesses, pour changer la réalité, permettra que l’avenir sera civilisé et non pas sauvage. Il n’y a pas de fatalité.

El-Djazaïr.com : A quelle étape se trouvent, aujourd’hui, les relations entre l’Orient et l’Occident et à l’intérieur même de chacun de ces mondes ?

Mustapha Cherif : Les relations entre ces deux mondes restent problématiques. Le non-règlement de la question palestinienne et la grave crise dans laquelle est plongé le monde arabe en sont le reflet. Sur le plan du savoir, malgré la proximité géographique, une longue histoire commune et tumultueuse, et des efforts multiples, notamment ceux fournis par l’Unesco et nombre d’associations de la société civile, l’Occident et l’Orient ne se connaissent pas bien. Le chemin est jonché d’embuches, mais ces deux mondes ne sont ni monolithiques ni vraiment séparés. Ils sont liés, imbriqués, entremêlés. Le devenir est commun. Le XXIe siècle sera commun, ou ne sera pas. Il est temps par l’autocritique de changer la vision étriquée que chacun a de l’autre et de corriger nos points d’aveuglements. D’autant que nous avons besoin les uns des autres. C’est un travail de longue haleine.

El-Djazaïr.com : Faudrait-il réinventer la civilisation, afin que ce qui a été hier, le soit aujourd’hui ?

Mustapha Cherif : Tout à fait, c’est ma préoccupation : comment réinventer une civilisation commune ? Par le passé, notamment grâce à la civilisation arabo-berbéro-musulmane, le vivre ensemble était une réalité. En ces temps, d’un côté, obscurs, de l’individualisme sauvage, du refus de la pluralité des cultures, et d’un autre prometteurs, de par les résistances multiples, il est de notre devoir de chercher à dépasser le pessimisme, le fatalisme, le tropisme et la dénonciation pour tenter par le dialogue de réinventer ensemble, par delà toutes les frontières, une nouvelle civilisation commune qui fait défaut. Reste à changer le rapport de force, en nous réformant de l’intérieur et en nous appuyant sur nos atouts et potentialités.

El-Djazaïr.com : Y a-t-il des perspectives pour l’avenir proche et/ou lointain ?

Mustapha Cherif : Les perspectives dépendent de nos engagements. Notre responsabilité à tous est en jeu. L’humanité est à la croisée des chemins. Si nous nous laissons gagner par la lassitude, le risque est de voir disparaitre la civilisation humaine, malgré les prodigieux progrès en matière de sciences, de technologies. L’économisme, le scientisme et le matérialisme ne sont pas la civilisation, et l’intégrisme religieux n’est pas l’alternative. Le monde devient sauvage, injuste et violent, sous des formes nouvelles, alors que l’on avait assuré qu’on ne verrait « plus jamais cela » après le nazisme, le fascisme, la colonisation, formes brutales de la folie humaine. Aujourd’hui, les courants matérialistes en Occident et ceux de l’archaïsme en Orient refusent de tirer les leçons de leurs échecs. Les extrêmes se rejoignent dans la destructivité. Il est urgent d’approfondir le dialogue des cultures pour tenter de bâtir un nouveau monde juste et qui ait du sens. C’est au cœur de la difficulté que surgit ce qui sauve.

El-Djazaïr.com : Avez-vous d’autres projets d’écriture, Monsieur le Professeur ?

Mustapha Cherif : Tout à fait, écrire est une tâche sans fin. Justement mon prochain ouvrage s’intitulera « Réinventer la civilisation », qui est en voie de finalisation. En outre, j’ai commencé un projet qui me tient à cœur, celui d’écrire un ouvrage synthèse sur mon modèle historique, qui est l’Emir Abdelkader, et expliquer en quoi cette figure majeure, fondateur de l’Etat algérien moderne et maître spirituel, a suivi les traces du Prophète, le guide universel, l’homme total. Notre jeunesse et celle du monde entier peuvent trouver en cet illustre fils de l’Algérie un modèle inépuisable pour relever les défis de notre temps.
 L. B.

Les treize ouvrages du Professeur Mustapha Cherif
(Traduits en plusieurs langues)

Culture et politique au Maghreb, Alger,1989.
L’Islam à l’épreuve du temps, Publisud, Paris,1991.
Islam et modernité, Enag, Alger2000, Dar Chourouk le Caire.
L’Islam et la mondialisation, Anep, Alger2002.
Jacques Berque, un précurseur, avec Jean Sur, Anep,Alger 2005.
L’Islam Tolérant ou intolérant ?, OdileJacob,Paris2006.
L’Islam et l’Occident, Rencontre avec Jacques Derrida, OdileJacob, Paris2006 et Barzakh Alger.
Le Coran et notre temps, Anep Alger et Albouraq Paris 2012.
Le Prophète et notre temps, Anep Alger et Albouraq Paris 2012.
Rencontre avec le pape, Barzakh, Alger 2011 et Albouraq Paris 2013.
Le défi du savoir en Algérie, Anep, Alger 2013.
La culture de la paix, Dar Houma, Alger 2013
Le principe du juste milieu, Albouraq, Paris 2013.
Plus trois prochains livres :
 « Réinventer la civilisation »
« Le pape François et les musulmans »
« L’Emir Abdelkader, sur les traces du Prophète »
 



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