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N° 117 - Nov 2018

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Hommage

Le proscrit

Omar Mokhtar Chaalal :

Par El Yazid DIB



Ces vers servent d’épitaphe. Incrustés sur sa stèle tombale, ils invitent tout visiteur à plus de méditation que de prières.
Voilà, plus de quarante jours se sont écoulés depuis sa tragique disparition. Le poète rebelle, fugitif, proscrit de Sétif n’est plus. J’étais très loin lorsque j’avais appris la terrible nouvelle. J’aurais voulu le revoir une dernière fois avant la toute dernière. Je n’ai pas pu assister à l’enterrement, car je ne pouvais l’enterrer de si tôt. On me dit qu’il y avait foule et certains officiels. L’itératif refrain de l’ingratitude et de l’absence de reconnaissance du vivant de tout homme de qualité tend à se répéter. Il y avait cependant les siens, les nôtres. Ceux qui n’émargent pas dans les honneurs posthumes et ne pointent pas aux ultimes mérites.
Ma tête remue pêle-mêle les rencontres et malaxe par clips les cafés, le bavardage, les projets à report et les lendemains inachevés. J’ai senti une fin d’un monde. Une tombée de rideau sur un plancher qui me semble devoir encore bouger, chuchoter. Dans tous les cénacles qui nous réunissaient, la providence me plaçait toujours à sa droite. Modérateur, il empâtait ma présentation. Il gérait mon enthousiasme et « modérait » mon ardeur quand on évoquait ensemble et en chœur les oubliés du 08 Mai 1945. C’est de lui que j’ai appris les vertus du tempérament. Au théâtre de Sétif ou à la maison de la culture, bon an, mal an il faisait du café littéraire une douceur mielleuse où viennent s’éclore le goût et l’arôme des arts et des lettres. Je me dis qu’avec cette mort une lanterne des rares qui subsistent a cessé d’éclairer les espaces déjà enténébrés de la cité. Présentant mon livre Le témoin obscur, il me disait : « Continue à témoigner mon ami ! » Ma tête s’est arrêtée en pensant ne plus le voir à l’angle de « Bata » ou sur la pente de « Rass eddour » se prêtant à regagner tel un « fugitif » * ou un « proscrit »* au moment crépusculaire sa petite demeure. Celle-ci avait par urbanité prémonitoire comme panorama le cimetière de Sid-Said. Ce ne sont pas les cimetières d’à coté ni les lointaines sépultures qui lui faisaient peur. Ce sont en toute certitude les corps sans tombes, les engloutis dans les fosses collectives, les calcinés dans les fours à chaux qui ont fait gueuler le poète jusqu’au paroxysme de la rébellion. Sa voix ne s’éteindra pas de si tôt. Le 08 Mai, le Sétifois, la révolution, le combat et l’amour des autres à qui il vouait une foi religieuse sauront chacun dans son giron garder Amor dans leur agenda et tiendront à perpétuer à l’unisson le nom d’un homme libre qui aimait à ne plus mourir la liberté. « L’entente au cœur »* cette équipe sétifienne qui « pique la fierté patriotique » est aussi un domaine passionnel où le poète oubliant ses rimes, méprisant sa maladie redonne à chaque instant de la vie son « second souffle »
Son dernier souffle s’est éteint. Il est parti. Il est mort. Il n’a pas disparu. Il n’est plus visible, il reste toujours lisible. Tant que les ruelles de la ville qui s’est habituée à ses tournées, à ses virées et à ses furtifs papotages aux détours de coins ou de recoins resteront éveillées, l’homme sera pour longtemps là et ici. Tapi à l’ombre de chaque ami, accompagnant chaque silence de salle, chaque scène de théâtre, le « tigre » vivra encore dans les pages intimes d’une ville qui se perd et s’apprête de surcroit à perdre tous les siens
« Je n’ai plus vingt ans, mais je reste convaincu que le combat d’aujourd’hui est le même que le combat d’hier. Porter un regard serein sur le passé et continuer à avancer, assumer un devoir de mémoire pour mieux s’inscrire dans une perspective d’avenir. Ceci est plus que nécessaire, en ces temps de honteux reniements. » C’est par cette profession de foi que le militant infatigable répondait à un internaute. C’était en mai 2009. A cette époque, Amor semblait en toute évidence garder la vigueur de ses vingt tiges. Comme toujours, la vivacité expressive est aussi une autre façon de mener ce « combat ». Ebloui par son engagement et ses « convictions profondes en la certitude de ses espérances » l’auteur de Talghouda *, ce tubercule indigeste qu’il faut déterrer telle une colonisation, affirme que « les idées généreuses ne meurent jamais et les idéaux humanistes, de liberté et de justice sociale seront toujours l’objectif des hommes libres ». Cette forte croyance en ces valeurs humaines fera de Amor un homme qui savait faire semer l’espoir de jours meilleurs dans les pires moments. Le courage qui le caractérisait au cours de son long parcours planté d’aléas et de contretemps l’avait raffermi davantage face à la fatalité du sort et au sort de la finalité. La maladie, devait t-il me dire, récemment est une chose ou un événement qu’il faudrait affronter comme tout autre fait ou circonstance. Avec courage et détermination. Il voyait là un couac nécessaire, parfois saugrenu devant survenir le cas échéant dans l’évolution d’un trajet. Cette maladie ne l’empêchait pourtant pas de persévérer pour offrir sa disponibilité tant aux discussions, qu’à l’encouragement de la « créativité positive ». Il ne la prenait pas, cette maladie, tel un affront venant décrépir sa chronologie. Elle n’était qu’un rendez-vous prompt et fortuit. Je garde de lui cette déclaration teintée d’un sourire moqueur au sujet de son état de santé : « Euh…tu sais yazid que veux-tu que j’y fasse ? Je suis là encore et puis un jour… » Et ce « jour » anonyme et indéterminé qui n’était nullement redouté ni craint par l’ami est venu le prendre en silence « là haut sur la montagne ». Seuls sa prose, ses vers et ses liturgies vont à peine de flétrissure par reniement demeurer des sons et des cors qui ravivent la mémoire. Lui qui se sanglait dans un bleu Shanghai, se coiffait d’un béret basque et entourait son cou d’une écharpe, portait aussi dans sa cage thoracique toute l’ancestralité du burnous, du chech, du couscous et du sraoui. Il a imbibé sa plume dans le vécu de sa société, dans le suc historique de ses mièvres chroniques. De tous les encriers de l’histoire et des hommes de valeur, il en a fait des romans et fait chanter des romances. Du sraoui, ce chant de complainte et de jérémiades.
Le 08 mai 1945 était pour lui un noyau central ayant permis à tout le mouvement national de se fermenter et d’être avec tous ses indices salutaires l’une des « sources de novembre » * À chaque mois de Mai, l’on voyait l’homme encore se mobiliser dans l’extraction de ses souvenances et faire décanter les autres des menaces de l’amnésie. Certes, il n’a pas vécu « ces massacres », mais il les subissait. C’est à la tétée que l’homme qui est né à Sétif en mai 45 avait reçu toute cette violence, tous ces manquements à la dignité humaine. Il en parlait comme si Sétif, Guelma ou Kherrata étaient les icones de toute l’ « affrosité » coloniale. Le colonialisme ne s’emmure pas strictement dans un concept politique du dernier siècle. Il cajole, tel un jouet l’enfant ou la force un pâteux. L’oubli est un autre moyen de se cacher des vérités. Il aurait été aussi une manière d’effacer les taches, une tanière pour les lâches. Ce qui ramène chaque année Omar Chaalal à décrire autrement la douleur, la souffrance et la mort des milliers de personnes innocentes et désarmées. En mai 2015, à la faveur d’une édition de revue spéciale que j’ai eu à diriger sous les auspices de la Fondation du 08 Mai, à l’occasion du 70e anniversaire de l’événement, Omar dans un billet mis en édito « Il y a de cela, 70 ans… » n’allait pas de plume morte pour cogner fort sur « un pays qui se veut (...) le creuset des droits de l’homme, des libertés et de la démocratie, et qui ne veut pas reconnaitre les crimes perpétrés par ses hommes casqués, ses hommes armés jusqu’aux dents contre l’homme, la femme, l’enfant, les petits vieux, le coq, la poule, la chèvre… enfin, un crime perpétré contre l’Humanité ! » Chez Chaalal, toute la quintessence du combat vient se résumer justement en ce devoir de mémoire. Cet acte d’oser « décadenasser l’histoire » qu’il a toujours eu devrait constituer en permanence une quête vers la vérité et un sens responsable pour les générations montantes. « Kateb Yacine, l’homme libre » * l’avait nourri d’une force capable de dépasser cette trouille extrême qui ne laissait à l’homme face à son semblable qu’un œil vide et interrogateur.
Lorsque la réalité est intenable, par devant l’altération quotidienne de tout repère et la disparition de symboles, le souvenir, moindre et piteux moyen est exquis et provoque à son propriétaire des satisfactions à foison. Le souvenir n’est qu’une notion de la perception personnelle des choses et des êtres chers. Il sera un concept collectif, quand le repère est commun à tous les témoins d’une même époque. D’un même idéal. La nôtre, ami ! tend-elle à prendre la fuite ou se stationner à un p’tit coin devant tant de reniements honteux ? Est-elle maintenant une si simple période que l’on n’y jette que des regards nostalgiques et parfois un peu moqueurs ?
La ville comme la continuité de l’histoire sera ainsi en manque d’un attribut rageur, engagé et concluant. L’épuisement des lueurs évocatrices commence à faire son lit avec le départ de Chaalal. Il ne reste pas assez de ces hommes qui ont tressé les mailles à peine de s’égarer d’une ville en éternelles mutations. Le meilleur des hommages est celui de pérenniser l’esprit et la lettre d’un artisan et de son œuvre. Comme il l’écrivait dans un papier dédié à « Yacine… vingt ans déjà ! » : « Le plus bel hommage qu’on puisse aujourd’hui lui rendre, à lui, ainsi qu’à tous nos grands hommes disparus, est de réserver à leurs œuvres toute la place qu’elles méritent dans nos manuels scolaires, et d’inscrire leurs noms au fronton de nos institutions éducatives et culturelles. Leur souvenir doit être gravé dans la mémoire des jeunes générations. »
Ainsi à la demande de nombreux amis et sympathisants, il est suggéré aux autorités locales de la wilaya de Sétif d’attribuer à défaut de l’avoir fait pour le chahid dramaturge Hacene Belkired qui mérite le nouveau complexe culturel, le nom de Omar Mokhtar Chaalal au théâtre municipal de la ville. Sous la lyre, symbole de muse, qui chapeaute l’édifice, se gravent encore au-dessous de ce « théâtre » sans identité les termes génériques de « musique » « drame » et « comédie ». Si la musique continue à se faire autrement qu’en est-il du drame et de la comédie ? Le drame nous le vivons. Nous ne sommes pas obligés d’être dans nos loges, nos balcons, nos stalles ou strapontins ni avoir besoin de scènes ou d’estrades ou de poulaillers pour le voir. Le drame est en nous, comme l’est la tragédie qui nous pousse à réduire jusqu’à la dérision le théâtre, jusqu’à la mort le goût et jusqu’à l’humour la mort. N’a-t-il pas formé, dans ce lieu mythique la première troupe de théâtre au lendemain de l’Indépendance ? Il fut l’auteur de cette œuvre théâtrale intitulé Laalem methouel qui, au diapason de l’époque, épousait les idées progressistes en s’inspirant de l’essence scénique de son ami Kateb Yacine. Ainsi le poète sera toujours là, son sourire restera ineffaçable et son périple ne pourra agiter davantage la mélancolie qui longe de long en large les boulevards de la patrie ou assécher les infimes sources d’espoir qui résistent. Mon plaisir c’est de dire un jour à nos amis « on va ce soir au théâtre de Omar Chaalal ! » Adieu l’ami.

E. Y. D

* titres des œuvres publiées par Omar Mokhtar Chaalal



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