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N° 123 - Oct 2019

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Finance

«Il faut donner au secteur des assurances une autre dimension »

Cherif Benhabiles, directeur général de la CNMA

Entretien réalisé par Yahia MAOUCHI



El-Djazaïr.Com : Pouvez-vous, Monsieur le DG, nous faire une brève présentation de la CNMA ? 

 

Benhabiles Cherif : La CNMA est la plus ancienne institution activant dans le secteur des assurances. Elle est passée par plusieurs étapes. Aujourd’hui, nous pouvons dire que la CNMA fonctionne comme une compagnie d’assurance avec un cachet particulier. Elle est constituée par des agriculteurs. Et c’est une caisse qui a été créée par les agriculteurs. Son chiffre d’affaires ne cesse d’augmenter ces cinq derniers exercices au point d’occuper aujourd’hui une position dominante dans le secteur. Nous sommes aujourd’hui à la troisième place dans le secteur des assurances, avec un portefeuille assez diversifié. Certes, nous restons dans le monopole des assurances agricoles avec presque 80% de parts de marché, néanmoins nous faisons également dans les risques industriels, les risques divers, les ingénieries, l’agroalimentaire, le transport, et bien-sûr l’automobile. Cela fait aussi partie de notre stratégie. Ces résultats progressent d’année en année, pour atteindre en 2018 plus d’un milliard de dinars. C’est une institution qui est également en train d’ouvrir des agences de proximité partout, c’est un avantage considérable, notamment dans les régions reculées. Une preuve que la CNMA investit dans les ressources humaines que nous formons. Nous devons aller de plus en plus vers nos clients, vers nos sociétaires, pour apporter un service de qualité et créer de la richesse. Pour une meilleure rentabilité, nous voulons rester dans notre domaine de prédilection les assurances agricoles, parce qu’il y a un vrai travail à faire dans ce domaine-là. Nos axes stratégiques pour 2018-2020 reposent sur deux éléments essentiels : le système d’information et la ressource humaine. Le reste n’est qu’accompagnement en matière de modernisation des assurances agricoles, d’autant que le travail de proximité, l’agencement, la bonne prise en charge des clients, la célérité dans le règlement des sinistres…, font partie de nos points forts. D’ailleurs, la CNMA a réglé, en termes d’indemnisations des sinistres, plus de 8,4 milliards de dinars, réservés exclusivement aux assurances agricoles, contre les risques climatiques. Une autre preuve de notre force parce que le premier rôle d’une compagnie d’assurance est d’indemniser. Et cela nous donne une certaine notoriété vis-à-vis de notre clientèle. Nous sommes également en train d’avoir dans notre portefeuille, de plus en plus, d’entreprises notamment privées. Ce qui dénote un sérieux de notre part. 

 

El Djazair.com : Et quelle est la mission principale de votre compagnie ?  

 

Benhabiles Cherif : La mission essentielle de la CNMA est l’assurance. Nous sommes agréés par le ministère des Finances, pour pratiquer toutes les opérations d’assurances, tous secteurs confondus. Telle est notre première mission. Certes la CNMA est passée par d’autres missions, elle avait aussi une banque qui a été gelée en 2008. L’autre mission est la gestion des fonds de l’Etat. Ainsi, tous les fonds qui vont pour subventionner ou pour aider la population agricole, passent par le réseau de nos caisses. Mais depuis 2012, avec le nouveau dispositif du Fonds de garantie contre les calamités agricoles (FGCA), une partie des fonds a été confiée à d’autres institutions, et nous continuons à gérer les quelques fonds restants. Nous avons également une filiale spécialisée dans les assurances de personnes et opérationnelle depuis 2012. Cette filiale essaie de se développer dans un marché des assurances de personnes, très concurrentiel. 

 

El Djazair.com : La CNMA est en face d’un marché des assurances concurrentiel, comment compte-t-elle garantir sa place d’assureur leader du monde agricole ?

 

Benhabiles Cherif : Le marché des assurances en Algérie, qui est très vaste, demeure toujours sous-exploité bien qu’il ait enregistré une marge de progression importante. Toutefois, la concurrence se fait uniquement sur une petite part de marché. Nous n’avons pas cette capacité d’aller, et de se projeter vers d’autres marchés plus importants, et plus intéressants. C’est cela qui fait aussi la faiblesse de ce secteur, qui demeure toujours dans la même proportion. Pourquoi nous n’avons pas cette capacité ? Parce que c’est un marché où l’innovation est absente. Le secteur des assurances n’est pas aussi innovant comme il devrait l’être. Si demain, ces compagnies d’assurances travaillent pour un intérêt général, nous allons indubitablement réaliser des progressions beaucoup plus importantes. Il faudra qu’on apprenne à travailler ensemble, dans l’intérêt national, et pour protéger ce patrimoine. Certes, il y a de la concurrence déloyale et une concurrence sur les tarifs, mais il y a d’autres marchés qui sont tout à fait vierges que les compagnies peuvent exploiter. Mais il faut de l’innovation, de la technologie. Il faut des techniques, de la ressource humaine bien préparée…, c’est comme cela que nous pourrons aller vers de nouveaux marchés. Rester toujours dans le même marché va nous tirer vers le bas, et nous le voyons d’ailleurs. Je dirais que ce marché peine à démarrer et à progresser, par rapport aux potentialités qu’il recèle.  Nous avons un marché qui pèse à peine 1,2 milliard de dollars alors qu’il peut en valoir dix fois plus. Pour atteindre ce niveau, nous devons mettre en place des outils de management appropriés. 

 

El Djazair.com : En matière d’extension du réseau, quelles sont les cibles de la CNMA pour 2019 ?

 

Benhabiles Cherif : L’un des axes de notre stratégie 2018-2020 est d’élargir au maximum notre réseau, en effectuant un travail de proximité pour toucher le maximum de clients. Pour l’année 2019, nous avons un programme pour l’ouverture de 80 agences notamment dans les régions enclavées. Nous sommes également en train de réhabiliter toutes nos caisses pour donner une autre image de notre compagnie. 

 

El Djazair.com : Que pensez-vous du partenariat public-privé dans le secteur des assurances ?

 

Benhabiles Cherif : Le partenariat public-privé est impératif pour accroitre notre taux de pénétration en matière d’assurance agricole et renforcer les acquis. Toutefois, il doit se faire sur des règles saines, solides et de performance aussi. Il ne faut pas qu’il soit uniquement un acte administratif. Il faut qu’il ait une contribution économique très importante.     

 

El Djazair.com : Comment appréciez-vous la contribution du secteur des assurances à la croissance de l’économie nationale?

 

Benhabiles Cherif : Nous sommes très loin par rapport aux autres pays. Le secteur ne contribue pas dans le développement économique du pays. Il ne représente même pas 1% du PIB. Personnellement, je ne connais pas un pays qui n’a pas progressé grâce à l’assurance. Ce retard s’explique par plusieurs raisons en dépit du fait que le secteur des assurances draine l’épargne. Car l’assurance a des missions essentielles dans l’activité économique. Tout d’abord, sécuriser l’investissement, protéger le patrimoine national, drainer l’épargne, et investir aussi. Ce sont les compagnies d’assurances qui sont en mesure d’investir dans tous les domaines, notamment dans les projets importants. C’est dans cette optique que l’assurance doit être perçue. Il faudra sortir des sentiers battus, de cette vision limitée qui est malheureusement de mise aujourd’hui. Il faut réformer y compris même les institutions. L’Union algérienne des sociétés d’assurance et de réassurance (UAR) doit être réformée, on ne peut plus fonctionner de cette façon. Beaucoup de professionnels ont appelé à sa réforme. Il faut passer à la vitesse supérieure. Il ne suffit pas juste de se limiter à proposer des choses, il faudra passer aux actes et engager des vraies réformes avec des gens qui ont cette capacité de donner à ce secteur une autre dimension. Nous sommes devant une dimension administrative et carrée.  L’UAR a besoin d’être réformée, de fond en comble.

 

El Djazair.com : Justement vous ne pensez pas que le secteur des assurances a besoin d’une nouvelle régulation et d’une réforme profonde?

 

Benhabiles Cherif : Effectivement, le secteur des assurances a besoin d’une vraie réforme qui nous permettra d’être un acteur incontournable. Je pense que les textes doivent être revus, actualisés et adaptés selon la réglementation, et aussi du point de vue management. Nous ne pouvons plus continuer à travailler avec les mêmes procédures, les mêmes règles et statuts  actuels.  Il appartient aux acteurs concernés de proposer une profonde réforme, notamment en matière de logique économique pérenne et plus intéressante. Il faut sortir des cadres classiques dans lesquels nous sommes jusqu’aujourd’hui confinés.       

 

El Djazair.com : Quid de votre branche agriculture ? 

 

Benhabiles Cherif : Je pense maintenant que le taux de pénétration de l’assurance agricole, est de 26%, mais nous sommes encore très loin. Certes, il a augmenté de 6%, il y a de cela 4 ans, à 26% aujourd’hui. Mais nous sommes encore très loin des potentialités et des richesses qui existent, et qui peuvent énormément nous permettre de tripler ou quadrupler notre chiffre d’affaires. Mais si nous continuons sur cette lancée, je pense que nous pouvons atteindre ces objectifs. Il faut continuer notre travail de proximité et développer d’autres services, au profit notamment de nos agriculteurs, sur lesquels nous sommes en train de travailler, notamment en matière d’accompagnement, d’expertise, de formation, et de sensibilisation.  

 

El Djazair.com : La situation actuelle du pays ne pourrait-elle pas avoir des impacts négatifs sur le secteur des assurances ? 

 

Benhabiles Cherif : L’assurance a un avenir certain, mais l’investissement peut avoir des conséquences sur l’activité. Certes, sans investissements, votre activité stagne. Mais d’autres marchés très intéressants existent. D’ailleurs, si nous arrivons à satisfaire la demande existante, nous pourrons multiplier par deux ou trois notre chiffre d’affaires. D’autant que quelle que soit la situation du pays, le secteur des assurances demeurera toujours indispensable, tout le monde a besoin de protection. C’est vrai, qu’en matière d’investissement il peut y avoir des répercussions. Mais il reste toujours d’autres segments qui pourraient facilement booster le secteur. C’est le cas d’ailleurs du secteur de l’agriculture. L’agriculteur ou l’éleveur a besoin d’investissement et de facilité, et l’assurance peut venir en appoint par rapport à leurs besoins.

 

El Djazair.com : Avez-vous atteint vos objectifs en 2018 ?

 

Benhabiles Cherif : La CNMA a réalisé d’excellentes performances, si nous les comparons aux quatre dernières années, avec une progression significative dans le chiffre d’affaire, dans ses résultats, et dans sa solvabilité qui est très importante. Certes, les résultats importants sont là, mais par rapport aux potentialités, nous sommes encore très loin. Devant cette situation, la CNMA travaille pour être une institution moderne, proche de ses clients, et qui travaille à satisfaire l’ensemble des demandes qui se présentent à elle.

 

El Djazair.com : Quels sont les entraves et les défis à relever par votre compagnie d’assurances ?

 

Benhabiles Cherif : La CNMA, à travers sa forte implication dans le secteur des assurances, et particulièrement, dans les risques agricoles, appelle maintenant à mettre en place des nouveaux dispositifs, pour prendre en charge le risque climatique, devenu un réel problème de sécurité. Maintenant face aux changements climatiques, il faut des outils. Nous ne pouvons plus maintenant rester à attendre que l’Etat lui-même vienne. Il faut laisser l’Etat faire ce qu’il y a lieu de faire, et aux compagnies d’assurances de proposer et de mettre en place les solutions adéquates. Mais il nous faut un cadre réglementaire. Ce n’est pas normal que nous ne puissions pas aussi réfléchir, au niveau de l’UAR, à ce genre de projets importants. Nous ne pouvons plus continuer à travailler que sur des indemnités. Il faut proposer aux clients le meilleur service à même de créer un climat de confiance avec l’ensemble des acteurs qu’ils soient agriculteurs, industriels ou particuliers. A la CNMA, nous sommes en train de réduire au maximum les délais d’indemnisations, d’apporter des solutions, et d’investir dans d’autres créneaux. La CNMA a mis également en place « Dar El Fellah » pour attirer aussi nos clients, de manière à booster les assurances agricoles, notamment dans les régions les plus reculées. Comme nous offrons également un certain nombre de prestations gratuites aux agriculteurs et aux éleveurs pour les accompagner. Une manière de les couvrir en matière d’assurance agricoles.

 

El Djazair.com : Quels sont vos perspectives et vos objectifs ? 

 

Benhabiles Cherif : Pour les perspectives, la CNMA souhaite être une institution par excellence au service du développement de la politique agricole du pays. Un rôle, je pense, pour lequel nous avons tous les moyens et les atouts. J’ai évoqué tout à l’heure le micro-crédit et l’accompagnement. C’est cette ambition que nous voulons avoir. Pour les objectifs, notre ambition est d’accroitre notre chiffre d’affaires, notre rentabilité, d’améliorer notre efficacité sur le terrain, de développer notre savoir-faire, d’avoir une bonne réputation, une bonne image de marque, une bonne représentativité et un service impeccable. Telles sont les missions assignées à nos caisses régionales activant sur le terrain.

 

El Djazair.com : On vous laisse le soin de conclure…

 

Benhabiles Cherif : La CNMA a un réel avenir, dans ce secteur, pour peu qu’elle se conforme aux potentialités et aux exigences du marché. La CNMA doit également évoluer pour être au diapason du marché en adoptant, ou en revoyant, notre stratégie et nos produits aux exigences de l’heure. Pour acquérir de nouvelles parts du marché, il faut explorer le terrain. Pour ce faire, il faut être efficace et perspicace dans sa démarche. C’est le mot d’ordre donné à tous nos gestionnaires. La CNMA, ce n’est pas 24 boulevard Victor Hugo, mais c’est le bureau local de Tinzaouatine, ou Bordj Badji Mokhtarl, qui doit aussi offrir les mêmes services qu’ailleurs. C’est aussi cela notre objectif et notre réussite. D’ailleurs, c’est ce qu’attendent de nous les agriculteurs et les pouvoirs publics.

 

Y. M.

 



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