Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 113 - Mai 2018

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Contribution

Le smartphone à la contribution du rattrapage numérique en Algérie

Ali Kahlane



Comment classer l’Algérie par rapport aux autres pays, notamment les pays voisins?
Pour la quasi-majorité des citoyens, l’Internet qui se développe et sur lequel est basée l’étude à laquelle vous faites référence, est un Internet que je qualifierais d’un «Internet de divertissements» puisqu’il consiste à glorifier l’utilisation des médias sociaux pour une utilisation et une consommation essentiellement personnelle. Alors que l’entreprise est, soit absente de ce type d’utilisation, soit sa présence est anecdotique. On sait que l’entreprise a besoin d’un «internet utile» dont le coût et la fiabilité ne peuvent être assurés que par une connexion dite fixe (ADSL ou sans fil fixe de type WiMax ou 4G/LTE) que cette étude classe en parent pauvre.
Ceci dit, je ne suis pas aussi sûr que le fait d’avoir beaucoup d’Algériens qui utilisent des smartphones met le pays en phase de transformation numérique. Nous avons énormément de difficultés à transformer le pays et l’amener vers une numérisation utile. Pourtant il est indéniable que beaucoup de choses sont en train d’être faites dans ce sens dans notre pays. Bien conçus, mais lancés en vrac. Chacun le fait dans son propre secteur, sans pratiquement aucun souci sur l’interopérabilité avec les autres secteurs. Ces efforts qui auraient dû s’additionner, créaient des situations conflictuelles. En effet, les actions lancées, pourtant méritoires, s’auto-neutralisent sur le terrain. Le «mouvement d’ensemble», que seule une stratégie aurait pu mettre en place, et qui aurait été capable de mener cette transformation de concert, manquait et manque toujours horriblement. Rien n’a plus jamais remplacé le fameux Programme E-algérie, moribond et dévoyé, qui avait pourtant toutes les chances de lancer cette transformation numérique et surtout la mener jusqu’au point pour planter ce sémaphore qui nous aurait permis d’aller de l’avant.

Ne pensez-vous pas que ce sont les usages et la demande, que les entreprises se créent pour répondre aux besoins exprimés par la population?
Oui c’est juste. Dans ma précédente réponse, je parlais de l’utilisation pour et par l’entreprise. Le projet de la Fibre to the Home (FTTH) a été lancé en grande pompe aussi bien pour le citoyen que pour l’entreprise. C’est le projet structurant par excellence. Nous sommes à la deuxième année et l’annonce était que nous aurions 1 million d’abonnés à la fin de l’année 2017. Le problème est que nous continuons à gérer un secteur aussi rapide dans son évolution et aussi « disrupteur» ou perturbateur de tous les paradigmes existants, comme si on gèrait la réalisation d’une route communale.

Alors est-ce que le « rattrapage numérique» de l’Algérie est sur la bonne voie lorsqu’on sait que l’internet mobile (3G) n’a été lancé que fin 2013 après des années d’atermoiement ?
Avoir mis les bouchées doubles en lançant la 4G moins de 2 ans après la 3G, cela peut avoir été une bonne chose si on le prend comme un saut technologique, un «leap frog».
Par contre, lorsqu’il est fait au détriment du développement de l’Internet, tel que le déploiement fibre optique, ça l’est beaucoup moins. Sachant que c’est cet Internet qui permettrait à une économie numérique de se développer et sur laquelle toutes les stratégies de développement et de promotion de l’entrepreneuriat, surtout celui des jeunes startups peuvent être construites. Je ne vois pas comment une startup ou même une entreprise quelle qu’elle soit pourrait construire une stratégie numérique ou de transformation numérique sur la base d’une connexion à Internet mobile avec les prix pratiqués actuellement par les opérateurs. Sachant qu’Algérie Télécom pratique des prix tout aussi prohibitifs sur l’Internet fixe. Il va falloir que le ministère concerné et/ ou l’ARPT sifflent l’arrêt de ces dysfonctionnements pour qu’ on sorte de la spirale de la facilité qui distille au consommateur algérien un Internet léger et divertissant mais cher, peu fiable et surtout non structurant.

Il se trouve que le réseau ne peut absorber la demande en bande passante. Comment résoudre le problème lorsque l’on sait que Algérie Télécom détient toujours le monopole sur la bande passante ?
Je vois au moins six pistes pour cela : premièrement, permettre l’entrée d’autres opérateurs alternatifs (Fournisseurs d’accès et Fournisseur Mobile virtuel, MVNO et OTT) dans la boucle locale, ADSL WiFi Outdoor. En fait ouvrir, ouvrir et ouvrir encore le secteur et les marchés qui le constituent .
Deuxièmement, mettre en place la vérité des prix de la bande passante : Algérie Télécom doit se munir d’une comptabilité analytique pour être un grossiste de bande passante et permettre à une concurrence de s’installer pour le bonheur de l’utilisateur final. Troisièmement, le prix de la connexion Internet mobile est trop cher par rapport aux pays comparables au nôtre. Les opérateurs devraient se rémunérer sur les services à valeur ajoutée qu’ils peuvent offrir et non pas sur le prix de la connexion.
Quatrièmement, mettre en place le centre d’interconnexion Internet (GiX) entre tous les opérateurs pour réduire le coût de la bande passante internationale. Et cinquièmement, promouvoir activement l’écosystème des start up du numérique telles que celles qui sont rassemblées dans le Cluster Numérique Algérien (Un Groupement d’Intérêt économique de plus de trente entreprises très petites, petites et moyennes), pour donner un coup de fouet à l’économie numérique dans une concurrence saine et constructive. En réduisant les coûts à tous les niveaux, nous pouvons acheter plus de bande passante pour le même prix. Et la consommation aidant, nous baisserons encore les prix de connexion pour les amener à zéro et se rémunérer comme partout ailleurs sur les contenus et les services offerts.
Enfin je terminerais par la mise en place d’un modèle économique basé sur une connectivité Internet où la péréquation tarifs et services à valeur ajoutée devrait favoriser le développement de l’économie numérique. Le résultat induit est la nécessaire accélération de l’amarrage de l’Algérie à la dynamique régionale puis mondiale. Nous aurons à la clef la création de centaines de milliers d’emplois qualifiés, une contribution effective à la diversification économique, une augmentation significative des exportations et une augmentation plus qu’utile du PIB.

Selon la même étude citée plus haut, les utilisateurs de services de commerce électronique sont passés de 10 % à 52 % en deux ans seulement. Quelles sont les solutions pour que l’économie numérique décolle?
Mettre rapidement les dispositifs des Lois en place (La loi sur le e-commerce), finaliser une bonne fois pour toute le processus de la certification et de la signature électroniques qui traînent depuis des années et bloquent tout développement sérieux.
Les banques doivent être outillées en termes de pédagogie et encouragées en termes économiques pour sauter le pas et concourir, elles aussi, à ce que les e-commerçants soient le plus rapidement possible de la partie. Pour ces derniers, il faut des dispositifs tout aussi économiques pour que le coût du passage au paiement électronique soit le moins cher possible : comme par exemple sponsoriser les TPE, accorder des crédits bonifiés, permettre l’utilisation des TPE virtuels (en utilisant des smatphones)... Et, surtout réduire les commissions prélevées par les banques à leur minimum ou encore mieux, mettre en place un moratoire sur une durée qui peut aller de 6 mois à 3 ans avec zéro commission. Le temps qu’il faut pour avoir la masse critique de e-commerçants. La récupération se fera alors aisément sur cette base.
Ce moratoire devra être mis en place pour que les e-commerçants ne soient pas taxés pendant la période de lancement du e-commerce et le paiement électronique, le temps que l’écosystème se mette en place et que tout le monde s’y habitue et que le point de non-retour soit atteint avec un objectif, par exemple de 100.000 TPE en circulation sur au moins 30 wilayas ou que le nombre de transactions atteigne le million par mois.

Puisque les Algériens utilisent de plus en plus de smartphones, ne faudrait-il pas aller vers le M-paiement directement?
Bien sûr, cela ne devrait poser aucun problème majeur pour les banques surtout les multinationales. Les plateformes sont simples et facilement mises en place si ce n’est déjà le cas. Ce n’est en fait, pour la plupart des cas, qu’une extension technologique du e-banking que la quasi-totalité des banques a déjà mis à la disposition de sa clientèle, depuis plus d’une décennie.
Je ne parle évidemment pas du m-paiement type m-pesa utilisé dans les pays africains dont la réussite a été fulgurante et qui a fortement pallié une faible bancarisation pour les pays qui utilisent ce dispositif. Il est ici question de l’utilisation du smartphone pour acheter et payer à travers Internet, un smartphone qui remplace la carte de paiement d’un côté et le TPE de l’autre. Pour cela, il faut que les sites de e-commerce soient tous certifiés et que l’acte de paiement que j’effectue au moyen de mon smartphone soit ma signature électronique tout aussi certifiée. De la science fiction? Non pas du tout. Nous avons déjà tous cela, à portée de main, depuis un bon bout de temps, il reste juste à les réunir et à les lancer ensemble, en phase.

Ali Kahlane
Consultant senior en transformation numérique,
vice-président du Think Tank CARE
Ancien Professeur de l’Ecole militaire polytechnique de Bordj el Bahri (Ex-Enita)



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