Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 107 - Août 2017

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Contribution

Le Japon et la lutte pour l’indépendance de l’Algérie

Par Sid Ali KETRANDJI,



Quiconque s’intéresse à l’histoire des relations algéro-nipponnes serait interpelé en constatant que le lointain Japon a été l’un des tout premiers pays à reconnaître l’Algérie indépendante. Une reconnaissance qui sera notifiée par une lettre datant du 4 juillet 1962, soit exactement à la veille du jour de l’accession de notre pays à l’indépendance, adressée par le ministre nippon des Affaires étrangères, Zentaro Kozaka, au président de l’Exécutif Provisoire (1).
De ce fait, cette prompte reconnaissance semble intervenir moins comme un acte inaugural en soi que comme l’expression formelle d’un rapprochement entre les deux pays, réalisé en amont entre 1957 et 1961, période de la présence du FLN au Japon.
S’agissant de deux pays que la distance géographique et historique n’avait jusqu’alors pas permis de se rencontrer, ce rapprochement présente un intérêt historique et politique certain pour l’Algérie et le Japon. Sans prétendre le décrire dans sa totalité, le présent article en propose un exposé factuel et narratif, à partir surtout de témoignages de Japonais sympathisants de la lutte du peuple algérien, qui ont aidé le FLN à engager, à asseoir et à déployer sa présence au Japon.
Le caractère lacunaire des témoignages oraux recueillis auprès de ces acteurs peu nombreux et d’âge avancé, ayant dû faire appel à leur mémoire, ne peut que limiter l’ambition de ce travail. Comme le fait aussi la grande rareté des sources documentées sur la présence du FLN au Japon, autres que celles de langue japonaise, dont l’accès est, de ce fait, difficile sinon impossible directement. Les témoignages rendus publics de Abderrahmane Kiouane (2) et de Abdelmalek Benhabyles (3), les principaux acteurs de la « diplomatie de guerre » du FLN au Japon, et qui ont permis certains recoupements avec les témoignages japonais, ont bien sûr été d’un précieux secours.
 Il convient avant d’aller plus loin de voir comment se présente au moment où commence à s’exercer cette diplomatie, la situation au Japon, un pays sans doute encore largement méconnu des Algériens.

Le Japon des années 1950 : un terrain propice pour la diplomatie du FLN
Les années 1950 ont consommé la fin de la période militariste qui a précipité le Pays du Soleil Levant dans la guerre avec son lot de souffrance, de destruction et d’occupation étrangère. Les courants condamnant définitivement le passé impérialiste du Japon, comme ceux qui prônent une orientation progressistes de la société, se libèrent. La gauche mobilise contre les bases américaines, stigmates de l’occupation US. Dans ce pays encore traumatisé par les bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki et à peine sorti de l’occupation américaine, des élites mobilisent l’opinion en faveur de la paix et prônent l’harmonie internationale et l’amitié des peuples. Alors que la défaite l’a transformé en poste avancé du monde occidental en Extrême Orient, face au communisme, le Japon recèle des courants qui sympathisent avec les luttes de libération et la solidarité afro-asiatique.
Ce contexte suscite l’intérêt du FLN en quête d’appuis internationaux, qui considère comme propice l’inclusion du Japon dans le champ de son action internationale.

De la conférence de Tokyo contre la bombe atomique à la rencontre de Damas
Dans la phase initiale de son action, qui est aussi une phase d’approche, le FLN va investir une institution emblématique du pacifisme nippon : la conférence mondiale contre les bombes A et H qu’abritent régulièrement Tokyo ou Hiroshima. Le FLN y délèguera dès 1957 Abdelkader Chanderly, puis, en 1958, Abderrahmane Kiouane et Abdelmalek Benhabyles. Selon Susumi Taniguchi, dont on reparlera, Kiouane parviendra à faire partie du présidium de la session de 1958 de cette conférence et, à ce titre, en ouvrira les travaux qui aboutiront à la revendication de l’indépendance de l’Algérie. En 1959 et 1960, la voix de l’Algérie combattante sera encore amplifiée à cette conférence avec la lecture solennelle des messages que lui adressera Krim Belkacem, en sa qualité de ministre des Affaires étrangères du GPRA.
Le FLN s’appliquera ensuite, grâce à l’appui du comité japonais de solidarité afro asiatique, à concentrer son action plus directement sur les milieux politiques et les milieux représentatifs de la société civile du Japon. L’intérêt de dépêcher dans ce but une délégation du Front au Pays du Soleil Levant sera discutée en novembre 1957, à Damas, à l’occasion d’un congrès de juristes d’Afrique et d’Asie, par Abderrahmane Kiouane et Kunisuke Nagano, avocat et président de la section nipponne des juristes afro-asiatiques. A la suite de cette rencontre Abderrahmane Kiouane se rendra effectivement à Tokyo où il animera le 30 mars 1958 une journée nationale de solidarité avec l’Algérie (4).
Il mènera alors un vaste travail d’information et de sensibilisation auprès des médias, de dirigeants politiques et de responsables du ministère des Affaires étrangères. Cette action se poursuivra à l’occasion du voyage suivant effectué la même année en compagnie de Abdelmalek Benhabyles, pour participer à la 4e conférence de Tokyo contre les bombes A et H.
Il résultera de cette activité la création d’un comité de soutien à l’Algérie, à l’initiative notamment, outre le même Kunisuke Nagano, de Tokutaro Kitamura, ancien ministre des Finances du Parti libéral démocrate au pouvoir et Inejuro Asanuma, du Parti socialiste. Suivront à l’automne 1958 des rassemblements de solidarité, dans plusieurs universités nippones.
Cette phase initiale de « diplomatie de guerre » du FLN, selon la formule passablement oxymorique mais percutante de Abderrahmane Kiouane, permettra de poser d’autres jalons pour consolider l’action du Front au Japon. Ces nouveaux jalons seront représentés successivement par l’ouverture d’une Mission du FLN pour l’Extrême Orient à Tokyo (septembre 1958) puis la création d’une association d’amitié (avril 1961).

La mission du FLN pour l’Extrême Orient
La présence permanente du FLN au Japon débutera avec l’établissement dans la capitale nippone, d’une représentation du FLN pour l’Extrême Orient. Kiouane, accompagné de Benhabyles, en fera l’annonce dans une conférence de presse, le 25 septembre 1958, à l’Hôtel Imperial de Tokyo. Il annoncera à la même occasion la naissance du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).
A son démarrage, la mission du FLN (5) dirigée par Kiouane que seconde Benhabyles, recevra l’aide de Susumi Taniguchi, étudiant au département de l’université des langues étrangères de Tokyo. Ce dernier s’occupera à titre bénévole du travail de traduction pour le bulletin de la mission Algeria News, dont il existe une version française et une version japonaise, et que sa fiancée étudiante à l’université Waseda de Tokyo, tapera à la machine.
Sensibilisé à l’oppression des peuples colonisés durant son adolescence en Mandchourie sous occupation japonaise, Susumi Taniguchi fait sa première rencontre avec l’Algérie combattante, en mai 1957, avec la venue à Tokyo de Mustapha Negadi et Choaib Taleb, pour représenter l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) au congrès international pour la paix, qu’organise l’Union nationale de syndicats des étudiants japonais (Zengakuren).
A la demande de Dan Tokusaburo, dirigeant du mouvement japonais de solidarité afro-asiatique, Susumi Taniguchi accompagnera les deux Algériens tout au long de leur séjour de quelques jours au Japon. C’est une rencontre capitale pour ce « pied noir de Mandchourie », ainsi qu’il se définit lui-même, qu’impressionne la force de conviction de Negadi et Taleb, lesquels, aime-t-il rappeler, réaliseront la « prouesse » de faire entonner par les participants du congrès l’air de l’hymne national algérien Kassaman. La présence au congrès des deux militants Algériens aura indiscutablement un impact et ceux-ci veilleront à ce que cette réunion affirme un « soutien total » à la lutte d’indépendance de l’Algérie. Cette présence sera donc loin de passer inaperçue. Le journal du Parti communiste japonais fera un évènement majeur du congrès. Il illustrera sa relation de ses travaux en publiant une photographie de nos deux compatriotes à la tribune.
Au cours de leur séjour au Japon, témoigne Taniguchi, Negadi et Taleb seront « accueillis comme des amis de combat » lors d’une grande manifestation populaire contre la construction d’une base de l’armée américaine à Sunagawa, près de Tokyo. L’un d’eux s’adressera à l’immense assistance pour faire part, sous les acclamations, de la solidarité du peuple algérien avec le peuple japonais. Beaucoup de participants à ce meeting prennent ainsi connaissance du combat de l’Algérie.
 De sa rencontre avec Negadi et Taleb, Taniguchi dira qu’elle l’a définitivement conforté dans son engagement anticolonialiste, qui le mènera plus tard à se rapprocher des révolutionnaires camerounais.
C’est à la suite de cette rencontre que Taniguchi accompagnera bénévolement les débuts du bureau du FLN de Tokyo. Par la suite, contraint de chercher un travail rémunéré pour subvenir aux besoins de sa famille qu’il s’apprête à fonder, il se mettra en quête d’un remplaçant. Ce sera Yukitatsu Kato, futur traducteur de l’écrivain français Romain Rolland, de retour de Paris où il était étudiant.
Ce fils de médecin aise poursuivra sa collaboration bénévole à la Mission du FLN jusqu’à la fin de celle-ci et même au-delà, puisque son compagnonnage avec Benhabyles continuera lorsque celui-ci deviendra le premier ambassadeur d’Algérie au Japon, dont il sera le secrétaire (6)
Taniguchi rapporte qu’un jour Yukitatsu Kato sera amené à solliciter le concours de personnes de son entourage pour le paiement du loyer de la Mission. C’est Tokuma Utsonomya, homme d’affaires et député du PLD, qui a été d’une grande utilité pour la création du la mission du FLN qui, aux dires de Taniguchi, l’acquittera de ses propres deniers.
Cet épisode illustrant le degré élevé d’engagement des amis japonais, a lieu à la fin de l’année 1961, à un moment ou Benhabyles qui succède en février à Kiouane à la tête de la Mission du FLN, se trouve hors du Japon à l’approche des négociations d’Evian. En son absence Yukitatsu Kato veillera sur cette dernière, assurant une continuité de représentation de l’Algérie au Japon.

Le soutien des milieux culturels et artistiques
Comme Taniguchi, Yukitatsu Kato, qui décèdera en 2012, est représentatif d’un groupe d’intellectuels nippons admirateurs de la culture française mais indignes par la répression à laquelle se livre la puissance coloniale en Algérie. Michihiko Suzuki, spécialiste de Marcel Proust, est de ceux-là. Etudiant à Paris dans les années 1950, il se rapprochera du milieu maghrébin dans la capitale française et se liera avec Layachi Yaker. Suzuki se rappelle qu’un jour Yaker confiera à sa garde des documents compromettants liés à ses activités militantes. Sa proximité avec Yaker n’échappera pas à la surveillance policière et lui vaudra d’ailleurs un interrogatoire par la DST.
A son retour au Japon, Michihiko Suzuki se mettra à la disposition de Kiouane et Benhabyles, auxquels il fera des travaux de traduction et grâce auxquels il écrira de nombreux articles sur la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. C’est à travers eux que Suzuki prendra connaissance des écrits de Frantz Fanon, dont il traduira Les damnés de la Terre, et de Francis Janson sur les réseaux de soutien au FLN en France, qu’il fera également connaître au Japon. Suzuki sera à l’origine de la création d’une série d’œuvres théâtrales ayant pour cadre la guerre d’indépendance.
La première de ces pièces de combat est tirée du Dossier sur la torture en Algérie de Jean Muller, que Suzuki traduit en japonais. Ecrite par le dramaturge Asaya Fujita et mise en scène par Yoshiyuki Fukuda, elle sera jouée avec succès au théâtre Nanayokai de Tokyo en octobre 1958, sous le titre L’ombre du soleil. Le même Asaya Fujita écrira, en bénéficiant des conseils de Suzuki, une autre œuvre théâtrale inspirée de La Question, ouvrage dans lequel Henri Alleg journaliste au quotidien Alger Républicain, relate son expérience de la torture en Algérie, entre les mains des militaires français.
Suzuki utilisera également sa correspondance avec l’Algérien Mahmoud Tlemcani, incarcéré à la prison de Fresnes en France, pour créer avec Yoshiyuki Fukuda, dramaturge célèbre, une autre pièce encore, consacrée à la guerre d’Algérie et intitulée Nous allons plus loin qui sera jouée en novembre 1961. Cette pièce dont l’action se déroule en France montre, dira Suzuki, « la possibilité de collaboration dans la lutte de gens qui appartiennent à des peuples différents ». Il indiquera que parmi ses personnages figurent un jeune Japonais qui lui ressemble, lui Michihiko Suzuki, et « deux Algériens du FLN nommés Yaker (en souvenir de Layachi Yaker) et Mahmoud (en souvenir de Mahmoud Tlemcani), ainsi que des jeunes français de diverses tendances dont certains refusent d’aller faire la guerre en Algérie et choisissent de déserter». (7)

Des personnalités influentes solidaires de l’Algérie
Les sympathisants de l’Algérie qui appartiennent à une mouvance certes minoritaire à l’échelle de la société nipponne mais agissante, comptent aussi parmi eux des hommes importants de la scène politique japonaise agissant à titre personnel. Tokuma Utsonomya et Tokutaro Kitamura, en sont parmi les plus emblématiques. Ils ont du poids au PLD, la formation conservatrice qui aujourd’hui encore gouverne le Japon et joignent leurs efforts à des hommes situés ailleurs dans l’échiquier politique, comme eux anciens parlementaires ou ministres socio-démocrates ou socialistes. Certains sympathisant sont des hommes porteurs simplement d’un idéal humaniste et universaliste, ou sont, selon Benhabyles, simplement des « hommes de bonne volonté » comme Yoshikoru Siguiura responsable au ministère des Affaires étrangères avec lequel Bebhabyles entretiendra une solide relation, d’après le témoignage de Yukitatsu Kato.
Parmi ces personnalités influentes, se remarque particulièrement Tokuma Utsonomya. Ce personnage qui sera présent à la conférence de Bandung des pays non alignés, rencontre Abdelmalek Benhabyles au retour d’un voyage en Algérie qui le marquera. De ce voyage effectué en pleine guerre de libération, il reviendra, dira Benhayles, « offusqué …par (notamment) l’indigence insultante des conditions de vie des autochtones, comme ceux qu’il avait rencontrés à la Casbah d’Alger ».
L’influence de Tokutaro Utsonomya aidera à l’installation de la mission du FLN à Tokyo et permettra un contrepoids aux protestations de l’ambassade de France. Tokuma Utsonomya sera à l’origine d’un groupe d’étude sur l’Algérie au Parlement, précisera en 2014 à l’auteur, Yohei Kono, ancien président de la Chambre des représentants (chambre basse du Parlement) qui en fera lui-même partie et que Tokuma Utsonomya présidera plus tard, après l’indépendance. Benhabyles lui rendra un bel hommage posthume dans un long article paru dans le quotidien algérien la Nouvelle République, en septembre 2001, sous le titre : « La mort d’un des derniers compagnons de voyage ». Parmi les autres personnalités en vue du cercle des amis de l’Algérie, il faut évoquer en particulier Tokutaru Kitamura, Kanjou Kitamura, un homonyme, et Dan Tokusaburo. Tokutaro Kitamura, député du parti libéral démocrate et ancien président de la banque Shinwa, spécialisée dans les transactions avec l’URSS, conduira la délégation nipponne qui se déplacera, en 1961, au Maroc et en Tunisie, pour apporter des aides en médicaments aux réfugiés algériens dans ces deux pays et rencontrer dans la capitale tunisienne les responsables du GPRA. Député socialiste, militant du mouvement ouvrier contre la guerre, et ancien ministre du Travail, Kanjou Kitamura décédé en 1978, sera le premier vice-président de « l’Association Japon-Maghreb » spécialement créée en 1961 pour organiser le soutien à l’Algérie.
Dan Tokusaburo représente une autre figure importante du cercle des amis de l’Algérie. Qualifié à sa mort, en 1977, d’acteur « infatigable de l’amitié algéro-japonaise » par le ministre des Affaires étrangères algérien, Abdelaziz Bouteflika, dans le message de condoléances qu’il adressera à sa famille (8), Dan Tokusaburo, écrivain et journaliste, aura la charge du secrétaire général du comité Algérie-Japon dont il sera question plus bas. Cette grande figure de l’afro-asiatisme consacrera beaucoup de temps à de nombreuses interventions publiques sur l’Algérie et écrira plusieurs ouvrages sur sa lutte de libération publiés entre 1958 et 1972, tels que La question algérienne (1958), La guerre de libération nationale de l’Algérie (1962), La révolution algérienne-histoire de libération (1972).
D’après le témoignage de sa fille Tamiko Hanaoka, Dan Tokusaburo, prendra fait et cause pour la question algérienne à partir de sa participation à une conférence afro-asiatique tenue au Caire du 26 décembre 1957 au 1er janvier 1958. L’intervention de Hassan Ayad, représentant du FLN, à cette réunion, déterminera son engagement en faveur de l’Algérie. Ce discours, traduit en japonais, sera reproduit dans un des ouvrages de Dan Tokusaburo, intitulé Documentation des nations afro-asiatiques (Edition Ogawa, Tokyo, 1958). Dan Tokusaburo sera invité dans notre pays pour la célébration du dixième anniversaire de l’indépendance et reçu par le président Boumediene. Parfois, la création de liens utiles à la promotion de la cause de l’Algérie peut être le fruit de circonstances inattendues. Il en est ainsi pour ceux que Benhabyles tissera avec un haut fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères. A ce sujet, Yukitatsu Kato rapporte l’anecdote suivante : un jour de 1961 Abdelmalek Benhabyles, à la tête de la représentation du FLN de Tokyo, depuis le départ de Kiouane en février de cette année, adresse, malgré son statut non officiel, un message de condoléances à la famille impériale, à la suite du décès d’un de ses membres. Le Protocole impérial, ne sachant comment traiter cet envoi, l’un des premiers qu’il reçoit en la circonstance, s’en remet au ministère des Affaires étrangères pour la suite éventuelle à lui donner. C’est alors qu’un responsable de ce département, Yoshikoru Siguiura, demande à rencontrer Benhabyles. Commence alors, rapportera Yukitatsu Kato, une solide relation entre les deux hommes. L’importance d’une telle relation « informelle » avec un haut fonctionnaire de ce ministère ne saurait échapper à quiconque. Cette relation permettra sans doute une juste compréhension de la question algérienne par les autorités nipponnes, y compris dans ses aspects liés aux essais atomiques français en Algérie.

Le comité Japon-Algérie et la rencontre avec les responsables du GPRA
Les rapports de solidarité tissés ont besoin, à un moment donné, d’être consolidés et organisés, à l’aide d’un cadre institutionnel. La création d’une association d’amitié est précisément un des objectifs de Benhabyles. Afin de contourner l’obstacle de la non- reconnaissance du FLN par les autorités officielles du Japon, la structure qui sera mise en place, en avril 1961, prendra le nom d’« association d’amitié Japon-Maghreb » (Nihon Kita-Afrika Kioukai).
Cette appellation permettra de couvrir l’action d’un comité Algérie-Japon (Nihon-Algeria Kioukai) créé comme organe de cette association et dont Dan Tokusaburo sera, comme indiqué plus haut, le Secrétaire général. Dans les faits, les activités de l’Association Japon-Maghreb se réduiront à celle du comité Japon-Algérie. Raison pour laquelle Benhabyles sera le seul maghrébin présent à la grande cérémonie organisée pour son lancement à l’hôtel Prince Akasaka de Tokyo, le 26 avril 1961, en présence de nombreuses personnalités du monde politique, économique, journalistique et culturel (9), outre Tokuma Utsonomya, Kanjou Kato et Dan Tokusaburo.
L’Association Japon-Maghreb prendra le nom d’Association Japon-Algérie à l’indépendance avec à sa tête Tokuma Utsonomya. Comme déjà signalé, elle inscrira à son actif une rencontre historique, en octobre 1961 à Tunis, avec Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem.
Conduite par Tokutaro Kitamura, la délégation japonaise comprendra Kanju Kato, William Yoshimura, président de la maison de commerce Kawakami Trading Corporation, Kikouo Kurotomo de la même compagnie et le docteur Okubo, médecin.
Cette rencontre a lieu, avec probablement le feu vert des autorités nipponnes, alors que l’indépendance est toute proche. L’élargissement futur des horizons politiques et économiques de l’Algérie, appelée à rompre avec les legs de la colonisation, est sans doute présent dans les esprits. Sans doute le Japon, est-il du côté algérien, déjà perçu comme partenaire potentiel de choix dans les efforts à venir pour construire l’Algérie indépendante.

La question algérienne « premier lien de solidarité citoyenne » Japon-Afrique (10)
Il est souhaitable avant de conclure, d’évoquer en quelques mots, l’impact du rapprochement algéro-nippon au Japon lui-même. Impact qui fera dire au professeur Akoto Katsumata, directeur de l’Institut de recherche internationale pour la paix de l’université Meiji de Tokyo: « Le premier lien de solidarité citoyenne Japon-Afrique est né de la question algérienne » (11).
De fait, selon lui, le combat de l’Algérie conduira la société nippone des années 1950, à prendre conscience de l’oppression impérialiste exercée par le Japon d’avant-guerre sur les pays voisins, et à se mobiliser contre la discrimination à l’égard des ressortissants coréens déportés dans l’Archipel nippon après l’annexion de leur pays par le Japon. Ainsi, poursuit Katsumata, l’œuvre de Frantz Fanon, que les intellectuels japonais découvrent grâce aux algériens, fait partie « des textes de référence pour soutenir la cause des opprimés sous le joug du Japon d’autrefois ».
L’exemple de Michihiko Suzuku évoqué plus haut, dont la rencontre avec Kiouane et Benhabyles, dans le prolongement de sa proximité de patriotes algériens en France (Layachi Yaker, Mahoud Tlemcani) va marquer l’itinéraire politique, illustre ces propos. Suzuki qui prendra connaissance de l’œuvre de Fanon grâce à Kiouane et Benhabyles, s’engagera pour la cause des Coréens. « Il est naturel, écrit-il que ma réflexion ne puisse pas ne pas revenir vers la relation entre Fanon et le Japon »(12). Le professeur Kasumata soutiendra également que la question algérienne inspirera le soutien à la lutte anti-apartheid au Japon. (13)

Conclusion
Les autorités nippones n’iront certes pas jusqu’à reconnaître le GPRA, ce qu’elles n’avaient d’évidence pas la possibilité politique d’accomplir, étant donné la posture imposée durant la guerre froide au Japon, principal pays asiatique de l’alliance occidentale en Extrême Orient. Mais en reconnaissant l’Algérie indépendante aussi tôt que le 4 juillet 1962, elles feront jouer les ressorts historiques des rapports créés dans un cadre de « solidarité citoyenne » durant la guerre de libération. Cette reconnaissance très rapide, capitalisant sur les liens tissés avec le FLN, projette une vision d’avenir, dont l’élaboration porte probablement l’empreinte du groupe d’étude sur l’Algérie créé à l’initiative de Utsonomya. L’Algérie y apparait comme un pays à potentialités importantes, et point d’entrée au continent africain que le Japon découvre pratiquement à travers notre lutte de libération.
D’évidence, les liens « non officiels » tissés durant la guerre de libération révèleront toute leur importance après l’indépendance. La rencontre de Tunis de 1961, entre les personnalités nipponnes appartenant au cercle des amis de l’Algérie et les responsables du GPRA, s’inscrira, d’une manière ou d’une autre, dans l’optique de cette indépendance qui semble alors s’annoncer et de la contribution que pourrait apporter le Japon à la construction de l’Algérie indépendante.
Dans cet ordre d’idées, on pourrait, au passage, apprécier la symbolique que peut revêtir le fait que c’est auprès de la Kawakami Trading Corp, dont le président sera présent à la rencontre de Tunis avec les responsables du GPRA, que l’Algérie se procurera les premiers uniformes de sa police nationale. De son côté, l’Algérie n’attendra que 6 mois après son indépendance pour envoyer au Japon une mission économique, conduite par Laroussi Khelifa.
C’est peu de temps après l’établissement des relations diplomatiques, entre l’Algérie et le Japon, en novembre 1962, que la grande maison de commerce nipponne Itochu s’implante dans notre pays (1964). Itochu aura un rôle pionnier et catalyseur dans la naissance des relations d’affaires algéro-japonaises. Des relations qui prendront un sens quai-stratégique durant la phase de récupération et de construction nationale du secteur des hydrocarbures en Algérie. Itochu entrainera dans son sillage la Japan Gas Corporation (JGC) qui construira à Arzew la première raffinerie de l’Algérie postindépendance, également première réalisation dans les activités aval de la jeune Sonatrach.
Dans les années 1970, la technologie et les crédits nippons étayeront les efforts de l’Algérie pour développer son secteur des hydrocarbures et y asseoir sa souveraineté.
Des dizaines de projets seront menés à bien par des opérateurs nippons, appréciés pour la qualité de leurs prestations. L’Algérie sera d’ailleurs l’un des rares pays du Sud à avoir institué, dans les années 1980, un comité bilatéral avec le Keidaren, la puissante organisation du grand patronat nippon. Et jusqu’au milieu des années 1980, pas moins de 800 Japonais vivaient en Algérie disposant d’une école primaire.
Pourtant, force est de souligner que si les deux pays continuent aujourd’hui de mettre l’accent sur l’existence d’un important potentiel de partenariats, les japonais sur la réserve semblent en attente d’une sorte de déclic institutionnel dans le régime économique de l’Algérie (14). Celui-ci ne leur paraissant pas suffisamment stable et prévale, ou même suffisamment intelligible, pour les inciter à opérer une mue dans leur approche de l’Algérie et sortir du schéma étriqué client-fournisseur qu’ils lui appliquent. Sans doute, les relations algéro-japonaises ont-elles besoin d’être davantage confortées au plan politique, pour redonner à l’élan, dont témoigne la promptitude avec laquelle les entreprises nipponnes amorcent leur présence en Algérie, le souffle pour le nourrir et le maintenir. Il s’agit de répondre aux espérances des bâtisseurs de l’amitié algéro-japonaise dont les graines one été semées durant le combat pour l’indépendance de l’Algérie.
La partie japonaise n’a pas manqué de marquer l’importance qu’elle attache à ces espérances, en décernant en 2012 à Abdelmalek Benhabyles, le « Grand cordon de l’ordre du Soleil Levant », la plus grande distinction attribuée à un dignitaire étranger par l’Empereur du Japon. Suprême hommage à sa contribution à l’éclosion de cette amitié, en sa double qualité de représentant du FLN à Tokyo durant la guerre de libération et de premier ambassadeur de l’Algérie indépendante au Japon.

  
SID ALI KETRANDJI
Diplomate de carrière, Sid Ali Ketrandji a longuement servi comme ambassadeur d’Algérie au Japon (2005- 2015). Il a également été ambassadeur à Nairobi (1995-2001) et représentant permanent auprès du Programme des Nations Unies pour l’Environnement et de l’UN Habitat, institutions de l’ONU dont il a présidé les conseils d’administration respectifs. Il a préside le chapitre de Nairobi du Groupe des 77 entre 1998 et 2001.
Il a, en outre, occupé les fonctions de directeur des Affaires économiques et culturelles internationales au ministère des Affaires étrangères, Chef de cabinet du ministre délégué des Affaires étrangères, et Chargé de Mission à la Présidence de la République.

NOTES
(1) Lettre reproduite dans l’ouvrage collectif Le Japon et l’Algérie- histoire de 50 ans d’amitié, Editions Casbah, Alger, 2014.
(2) Abderahmane Kiouane : Les débuts d’une diplomatie de guerre-1956-1962-journal d’un Délègue de l’Extérieur, Editions Dahleb, Alger, 2000.
(3) Abdelmalek Benhabyles : « La mort d’un des derniers compagnons de voyage », quotidien la Nouvelle République, Alger 2000.
 (4) Abderrahmane Kiouane rapporte cette anecdote : arrivé à l’aéroport de Tokyo, il est surpris de ne trouver personne pour son accueil. Il y a méprise car un comité d’accueil se trouve bien à l’aeroport muni d’une banderole de bienvenue. Si les hôtes japonais ne vont pas à sa rencontre c’est qu’ils sont persuadés qu’en tant qu’Africain Kiouane est noir. Voir Abderrahmane Kiouane Les débuts d’une diplomatie de guerre-1956-1962-journal d’un délégué de l’extérieur, déjà cité.
(5)La mission sera logée dans une maison traditionnelle construite en bois, dans le quartier de Azabu, non loin de l’actuelle résidence de l’ambassadeur d’Algérie. Les services municipaux concernés conservent dans leurs archives le nom de Kiouane. Toutefois, la maison qui abritait la mission a été démolie. A sa place a été érigée un petit immeuble occupé par une clinique dentaire.
(6) Yukitatsu Kato a déclaré à l’auteur que Benhabyles nommé initialement à la tête de la mission permanente à l’ONU, choisira de servir comme premier ambassadeur de l’Algérie indépendante au Japon.
 (7)Les artistes qui ont contribué à la création de cette œuvre deviendront connus, à l’exemple de Hideo Kanze, qui fera la mise en scène, Hiraku Hayashi qui en composera la musique et Masakane, son principale interprète.
(8) Message reproduit dans le livre publié à la mémoire de Dan Tokusaburo à Tokyo-1989. Archives de l’ambassade d’Algérie à Tokyo.
(9)A l’exemple de de Saburo Hirano, député PLD, ancien vice-ministre de l’Agriculture et des Forêts, Tetsu Katayama, député socio-démocrate et ancien Premier ministre, Seido Takatsu, député socialiste, Sata Ineko écrivain, Tomoi Myat, journaliste à la chaine de TV publique NHK. Voir Abdelmalek Benhabyles : « la mort d’un des derniers compagnons de voyage », quotidien La nouvelle République, Alger, septembre 2000.
 (10) Makato Katsumata « brève histoire entre le Japon et l’Afrique : perspectives des relations Asie-Afrique », « Croisement – Revue de sciences humaines d’Asie de l’Est »- Université francophone d’Asie de l’Est –Tokyo, 2014.
(11) Makato Katsumata.
(12) Makato Katsumata.
(13) La genèse des relations nippo- algériennes et nippo-sud-africaines présente des éléments de similitude. Les autorités japonaises maintiendront des relations avec le régime d’apartheid jusqu’à sa chute. Mais sitôt libérée, la nouvelle Afrique du Sud deviendra rapidement, pour le Japon, grâce aux relations nouées avec l’ANC par des hommes influents du système politique nippon, un terrain d’élection pour les entreprises nipponnes en Afrique.
(14) Sid Ahmed Ghozali, contribution à l’ouvrage Le Japon et l’Algérie : histoire de 50 ans d’amitié, ouvrage déjà cité.



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