Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 111 - Jan 2019

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Contribution

Le devoir de mémoire

Fêtes du cinquantenaire de l’Algérie

Par Me Serge PAUTOT



I -La lutte armée pour l’Indépendance : les chemins de mémoire
La montée du nationalisme algérien remonte aux années 1930, mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale qu’il s’est structuré et développé pour aboutir à l’Indépendance.

La naissance du Front de libération nationale
En avril 1953, se constitue un Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA) qui refuse les discussions stériles et décide de passer à la lutte armée. Parmi les animateurs, on compte Ben Bella et Aït Ahmed. En juillet 1954, se tiennent deux congrès, l’un à Bruxelles, avec Messali Hadj, l’autre à Alger, avec le Comité central: la rupture est consommée. Le CRUA décide de déclencher la lutte le 1er novembre 1954 et de créer non pas un parti, mais un Front de libération nationale qui devient à la fois politique et militaire (ALN). Le CRUA divise l’Algérie en cinq wilayas, dont les chefs furent :
Mostefa Ben Boulaïd pour la Wilaya I (Aurès)
Zighoud Youcef pour la Wilaya II (Nord Constantinois)
Belkacem Krim pour la Wilaya III (Kabylie)
Mourad Didouche pour la Wilaya IV (Algérois)
Bitat Rabah, Ben M’Hidi Larbi pour la Wilaya V (Oranie)
Progressivement, l’ensemble des forces politiques algériennes se rassemble dans le Front de libération nationale, sauf les partisans de Messali Hadj qui créent le Mouvement national algérien. Les statuts du FLN établis par le Congrès d’août 1956 dans la vallée de la Soumman le définissent comme l’«Organisation nationale du peuple algérien dans la guerre d’indépendance ». Les deux buts du FLN sont :
Mener à bien le combat libérateur (restaurer l’Etat algérien souverain)
Diriger la révolution, caractérisée par l’« établissement d’une société libre fondée sur une démocratie politique et sociale ».
L’organisation politique du FLN clandestin est fixée en août 1956 : l’organe souverain est le Conseil national de la Révolution algérienne. Il s’est réuni quatre fois (en août 1956 dans le Soummam, en août 1957 au Caire, en décembre 1959 à Tripoli, en juin 1962 à Tripoli).
Les organes exécutifs ont évolué. Le premier est le Comité révolutionnaire d’unité et d’action qui créa le FLN. A partir d’août 1956, c’est le Comité de coordination et d’exécution (CCE) qui siège en Algérie un an puis à l’étranger ; il est formé de cinq membres, puis de neuf ; au début de 1958, il se constitue en huit ministères ou départements.
Le 19 septembre 1958, intervient la création du GPRA ; la Constitution provisoire (dite « Institutions provisoires »), élaborée en 1959 par le CNRA dispose : « Il assume le pouvoir exécutif de l’Etat algérien jusqu’à la libération du territoire national. » Il est désigné par le CNRA devant lequel il est responsable ; il comprend une présidence du gouvernement, six ministères (Affaires extérieures, Intérieur, Finances et Affaires économiques, Armement, Affaires sociales, Information), un vice-président (Ahmed Ben Bella) et quatre ministres d’Etat (Hocine Aït-Ahmed, Mohamed Boudiaf, Rabeh Bitat, Mohamed Khider).
J’ai lu avec une grande passion Le Journal (1955-1962) de Mouloud Feraoun écrit durant la guerre et qui la relate au jour le jour. « Oui, je me battrai parce que j’ai vécu dans ce pays que je crois être le mien. » Il a été assassiné par l’OAS le 15 mars 1962.

L’organisation juridique de l’Algérie pendant la guerre
A partir du 1er novembre 1954, la France administre l’Algérie avec des pouvoirs exceptionnels contenus d’abord dans les lois sur l’état d’urgence des 3 avril et 5 août 1955, puis dans la loi du 16 mars 1956 qui donne au gouvernement tout pouvoir en Algérie. Cette loi sera reconduite et aggravée jusqu’en 1962.
L’organisation juridique de cette époque comprend deux aspects :
- La répression
- Les réformes
Le maintien de l’ordre est assuré par les préfets et notamment par trois inspecteurs généraux de l’administration (à Alger, Oran et Constantine) qui peuvent déléguer leurs pouvoirs aux autorités militaires.
Trois séries de mesures ont été adoptées par l’administration française durant la guerre d’Algérie :
- La suppression de toutes les libertés publiques et des droits individuels dans la mesure où ils constituaient une menace pour le maintien de l’ordre ;
- l’extension considérable des pouvoirs des autorités de police, c’est-à-dire des autorités militaires, notamment le droit d’assigner à résidence, dans des camps d’internement ou d’hébergement tout personne suspecte ou dont l’activité est dangereuse pour le maintien de l’ordre public ;
- la suppression des garanties juridictionnelles et administratives des particuliers, notamment avec l’institution de tribunaux militaires (et non plus civils) pour toute une série d’infractions, couvrant en fait toutes les activités de lutte révolutionnaire. On sait le sort réservé aux combattants par ces tribunaux, de même que les méthodes employées par l’armée et la police pour extorquer des aveux.
En marge d’une répression et d’une injustice accrues, l’Etat français a néanmoins tenté de réformer en partie l’Algérie lors de la guerre, avec pour but officiel de satisfaire les aspirations légitimes des populations algériennes.
La plupart de ces réformes (hormis celles de nature administrative) ont échoué, d’abord parce que la guerre d’Algérie faisait rage et que la lutte pour l’Indépendance primait tout le reste, mais aussi en raison de leur caractère particulièrement tardif, après plus d’un siècle d’asservissement et d’injustices : il était pour bien faire.

Les voies juridiques de l’indépendance
La voie juridique de l’indépendance est ouverte par le discours du président de la République française du 16 septembre 1959, dans lequel il se prononce en faveur de l’application du principe de l’autodétermination de l’Algérie, c’est-à-dire la consultation libre du peuple algérien sur son destin politique. Cette consultation proposait trois possibilités : francisation ou intégration, sécession ou indépendance, Algérie algérienne associée à la France.
Mais, en même temps, le gouvernement français refuse toutes les négociations avec le FLN ou le GPRA. La politique d’autodétermination est refusée par les Européens d’Algérie, mais elle est adoptée par le peuple français au référendum du 8 janvier 1961.
La résistance à la politique d’autodétermination est marquée du côté français par l’insurrection des barricades en février 1960 et par le putsch des quatre généraux français en avril 1961 ; et du côté algérien par la poursuite de la lutte armée et par les manifestations pacifiques d’Alger en décembre 1960.
Le gouvernement français accepte finalement de négocier avec le FLN, malgré une fronde d’Européens d’Algérie qui refuse l’Indépendance. Un commando de parachutistes s’empare d’ailleurs des points stratégiques d’Alger mais échoueront grâce à la fermeté du général de Gaulle. Les généraux à la tête de ce coup de force seront jugés pour «crimes contre la sûreté de l'Etat ».
Les négociations furent longues et difficiles. Tout d’abord, les négociations publiques d’Evian, de mai à juin 1961 échouèrent, tout comme celles de Lugrin en juillet 1961, et en divers lieux, notamment en Suisse, début 1962.
Puis les négociations officielles à Evian, du 6 au 18 mars 1962 ont abouti aux accords d’Evian le 19 mars 1962. Cet accord comprend un cessez-le-feu immédiat et des déclarations sur l’autodétermination et la coopération : les parties conviennent notamment qu’une seule question sera posée : celle de l’indépendance s’accompagnant d’une coopération franco-algérienne dont les grandes lignes sont fixées.
Les accords d’Evian sont approuvés par le peuple français au référendum du 8 avril 1962. En Algérie, ils marquent le début de la période de terrorisme de l’OAS. Le référendum a finalement lieu le 1er juillet 1962, et l’indépendance est approuvée par une immense majorité : 5 975 581 voix contre 16 534 non (pour 6 017 680 votants et 6 549 736 inscrits). Le 3 juillet, les résultats sont proclamés et la France transfère toutes ses compétences à l’Etat algérien.
Les deux slogans de l’OAS (« la valise ou le cercueil » et « la politique de la terre brûlée ») sont appliqués à la lettre : il contribuent au départ de la majorité de la population européenne et laisse un pays aux structures administratives et techniques vidées.
On peut rappeler le sacrifice des milliers de morts chez les civils et combattants algériens pour la libération du pays, les exécutions capitales, la bataille d’Alger, les disparitions et exécutions, ainsi que la torture des nombreux moudjahidine, martyrs de la Révolution.

II. La naissance de l’Etat algérien : entre ferveur et enthousiasme
En dépit du lourd handicap résultant de cent trente années d’exploitation et d’oppression coloniales, l’Algérie est, en effet, allée de l’avant. Après son indépendance politique chèrement acquise, elle a dû s’atteler à une lourde tâche : fonder un Etat algérien.

L’avènement d’une révolution démocratique et populaire
Dès l’Indépendance, les dirigeants algériens ont opté pour un régime socialiste. Le Préambule de la première Constitution algérienne du 10 septembre 1963 prône la réalisation de la révolution démocratique et populaire, dont les objectifs étaient :
« l’exercice du pouvoir par le peuple dont les fellahs, les masses laborieuses et les intellectuels révolutionnaires constituent l’avant-garde » ;
« l’édification du pays, conformément aux principes du socialisme, la lutte contre l’exploitation de l’homme sous toutes ses formes. »
L’autorité en Algérie repose en particulier sur trois forces : le Parti, le Syndicat et l’Armée, le président Ahmed Ben Bella s’appuyant sur les trois à la fois.
L’Armée de libération nationale (ALN) qui a mené la lutte pour l’indépendance, n’existe plus, elle est devenue l’Armée nationale populaire (ANP). Elle est désormais au service du peuple, à l’encadrement de la population appelée à réaliser des tâches d’intérêt national. Elle participe, dit le Préambule « dans le cadre du Parti, aux activités politiques et à l’édification des nouvelles structures économiques et sociales du pays ».
Cette transformation de l’armée est réalisée par le colonel Boumediene, ministre de la Défense et commandant de l’ANP.
Une autre force, celle des travailleurs algériens, est regroupée en un seul syndicat, l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), qui lutte pour le socialisme.
Reste le parti, le FLN (Front de libération nationale), un mouvement historique qui n’est pas une force de masse, mais une force politique et un parti unique. Il doit élaborer, contrôler, loin du pouvoir, loin de l’application des décisions, la politique gouvernementale. Ainsi, « le FLN réalise les objectifs de la Révolution démocratique et populaire, et édifie le socialisme en Algérie. » (Art. 26 de la Constitution). Cette formule est frappante : ce n’est pas l’Etat et son appareil qui édifient le socialisme, mais le peuple et son parti.

Construire une économie socialiste
Avec l’enthousiasme populaire et le peuple algérien mis en condition, des meetings sont organisés un peu partout dans le pays, la radio fait de très larges commentaires pour exposer les perspectives ouvertes par la socialisation, les leaders algériens prononcent de nombreux discours.
Le style, les titres sont idylliques. On y parle de révolution « socialiste », de république « démocratique » et « populaire ». Le langage des hommes politiques : on lit ce que dit le Président Ben Bella : « La révolution algérienne doit désormais avoir le fusil dans la main gauche et la pioche dans la main droite »…
On y trouve les programmes du parti, des articles sur l’industrie, le pétrole et l’agriculture en Algérie. En achetant le journal Alger Républicain, nous recevons une plaquette intitulée « L’Algérie en marche vers le socialisme », qui explique le projet politique du nouvel Etat.
On ne parle que des comités de gestion. Il y a les décrets sur les biens vacants et ceux instituant les comités de gestion. Les masses travailleuses, déclare Ben Bella, avaient compris leur devoir, un peu partout, elles s’organisaient spontanément et se substituaient aux exploitants défaillants.
A ce sujet, les décrets des 22 et 23 novembre 1962 et de mars 1963 instituant les comités de gestion, une initiative forte du gouvernement, ne faisaient qu’entériner un état de fait que les masses travailleuses dans leur élan patriotique et révolutionnaire avaient créé sur toute l’étendue du territoire. Plus d’un million d’hectares de terre, et quelque 400 entreprises industrielles et artisanales sont confiées aux comités de gestion de travailleurs. De même, sont créées des sociétés nationales pour gérer tous les grands secteurs d’activité économique.

Un Etat à l’avant-garde du mouvement tiers-mondiste
L’Algérie s’est spectaculairement affirmée sur la scène internationale lors du « sommet » des non-alignés à Alger. Et puis, toujours les dirigeants « frères », les ténors du tiers monde, le Cubain Fidel Castro, le Capverdien Amilcar Cabral, l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, le Chinois Zhou Enlai, tous ceux des Mouvements de libération nationale, au Mozambique, en Angola, en Afrique du Sud, en Erythrée. Tous sont accueillis à bras ouverts à Alger : « Che » Guevara dans Alger Républicain, El Moudjahid, Révolution Africaine.
On parlait beaucoup de panarabisme, d’Union arabe et du succès populaire du voyage de Nasser à Alger. Cette allégresse conduisait à exalter l’Unité arabe. L’immense clameur qui déferla à la suite de la visite du Raïs à Alger se répercuta d’écho en écho pendant des mois en Algérie, à travers les médias, les photos, la propagande, le courrier des lecteurs d’Alger Républicain. Parfois, quand je passe devant l’hôtel Aletti, aujourd’hui Es-Safir, où sont organisées les réceptions, des photos agrandies y servent de décorum. La session extraordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU sur les matières premières et le développement, convoquée au printemps 1974 à l’initiative du président Boumediene étant la suite logique.
Après les commémorations, nous ne pouvons qu’espérer que l’Algérie indépendante et démocratique aborde ce nouveau demi-siècle avec la même ardeur que le précédent, pour parachever le rêve de ses fondateurs, glorieux aînés qui lui ont dédié leur vie.
S. P.



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