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N° 117 - Nov 2018

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Retour à Alger

Par Guillaume de Dieuleveult (texte) et Eric Martin (photos) pour Le Figaro Magazine



Dans la rue Didouche-Mourad (anciennement rue Michelet), un samedi matin, au pied de l’université d’Alger. Deux musiciens ont déposé leur tabouret à l’ombre d’un ficus. Ils chantent. L’ancien a les cheveux blancs, une veste marron tout élimée. Il pince les cordes d’une mandole. Le jeune porte une barbe, une casquette. Il joue de la darbouka. Autour d’eux, l’assemblée, en arc de cercle, ignore le vacarme et la circulation.On écoute presque religieusement la longue musique, les sonorités envoûtantes qui s’échappent du petit groupe que forment les musiciens et leurs instruments composant dans l’air des arabesques compliquées, semblables aux anneaux d’un interminable serpent. Seuls les enfants osent s’approcher. Ils se tiennent à quelques centimètres, debout, obstinés, face aux deux hommes, faussement désinvoltes, qui jouent à hypnotiser leur auditoire fait de vieillards en cravate et de femmes portant le voile ou ne le portant pas, d’étudiants, de livreurs, de garçons de café, d’employés de bureau et d’ouvriers... Les mille personnages qui peuplent les rues d’Alger semblent s’être arrêtés là et se tiennent, figés devant eux, dodelinant de la tête, buvant leur musique. Parfois, la foule laisse échapper un cri. On tape des mains. On encourage les artistes comme si l’on souhaitait que jamais la mélodie ne cesse de s’écouler, à l’ombre bienfaisante du ficus. C’est que l’on entend plus souvent du chaabi à Alger.

Aux quatre vents du large

Seuls les rayons du soleil finiront par contraindre les deux hommes à s’interrompre. La petite assemblée se dispersera alors, emportant avec elle  les vieux  airs qui résonnaient tout à l’heure sur le trottoir. Ils tarderont à s’évanouir tout à fait : ils sont à leur aise ici, dans la lumière, au cœur de cette ville où ils sont nés et où, en dépit de toutes les vicissitudes du passé, ils seront pour toujours à demeure. Car Alger, en bonne cité méditerranéenne, a la mémoire longue. Elle garde tout, elle n’oublie rien cette vieille dame assise sur ses collines, face à la mer, offerte aux quatre vents du large depuis qu’Hercule et ses compagnons posèrent là, au fond de cette baie, les fondations de l’ancienne lkosim, « l’île aux mouettes» des Phéniciens, qui, Carthage détruite, devint sous les Romains lcosium et dont les souvenirs sont exposés dans le ventre de la nouvelle station de métro, place des Martyrs.A Alger, c’est inévitable: chaque pas entraîne le promeneur dans le tourbillon de l’Histoire,  l’antique et la moderne, la douloureuse et l’oubliée. Alger, Al-Djazâir: les petites îles. C’est étonnant qu’un pays aussi vaste, le plus grand du continent africain, doive son nom à quelques îlots qu’on  ne peut même plus voir. Ils sont pourtant toujours là, mais enfouis depuis des siècles sous les rocs et le béton, faisant toujours face au port, à l’ancien quai de l’Amirauté, à l’ancienne chambre de commerce, à la Casbah. En 1510, poursuivant le grand élan de la Reconquista, les Espagnols plantèrent « une épine dans le cœur des A1gérois » – ce sont les propres mots de Khayr al-Din Barberousse, qui allait retirer cette épine deux décennies plus tard. En mettant le pied sur l’un de ces îlots, les Castillans avaient réussi à construire une forteresse dont les canons n’étaient pas uniquement tournés vers le large: pour Pedro Navarro, capitaine aux ordres du roi Ferdinand II le Catholique, il s’agissait avant tout de mettre au pas ce turbulent repaire de pirates. Depuis le Penon, les Espagnols maintinrent la ville sous pression pendant dix-neuf années. En 1529, après deux semaines d’intenses bombardements, Barberousse et ses janissaires réussirent enfin à forcer les murs de la place. Les soldats qui échappèrent au massacre furent réduits en esclavage. Puis le beylerbey fit combler l’espace qui séparait la côte de l’îlot. La digue, orientée plein est, allait donner aux marins un abri idéal. Alger, qui était tombée, pour plusieurs siècles, sous l’emprise du sultan de Constantinople, allait ainsi devenir le plus grand rendez-vous de renégats et de corsaires de toute la Méditerranée méridionale. Le plus sûr aussi: pendant des siècles, toutes les marines occidentales s’y cassèrent les dents, ce qui lui valut une réputation d’invulnérabilité à laquelle seuls les Français allaient réussir à mettre un terme. Aujourd’hui, malgré les mille drames de l’Histoire, tout est encore là. Le Penon, la digue, les marins. Seulement, depuis que les Français se sont emparés de l’Algérie en 1830, le port n’abrite plus que des pêcheurs.

Quand Alger dort encore...

Mais leurs bateaux portent toujours des noms dignes des anciennes galiotes à bord desquelles les fils de la côte semaient jadis la panique, de Barcelone à Gênes et de Marseille à Palerme, razziant, pillant, asservissant hommes, femmes et enfants avant qu’ils ne soient vendus au plus offrant sur le marché de la Casbah, là où se trouve ce qui est aujourd’hui la place des Martyrs que les Français, qui lui ont donné son visage actuel, appelaient place du Gouvernement. Raïs Loubes, Raïs Rachid, An Noura : au petit matin, quant Alger dort encore, alors que l’aube  vient tout juste de poindre à l’horizon et qu’une lumière glorieuse se répand sur les façades, les bateaux des pêcheurs, de retour au port, accostent sur le quai qui leur est réservé, à côté de la Pêcherie, un vaste hangar construit en 1939. Au-delà, c’est l’îlot de la Marine, le quartier général des Forces navales algériennes, où sont amarrées les vedettes des gardes-côtes. Les chats, qui ont passé la nuit dans les replis des filets, sortent lentement de leur sommeil et observent d’un œil très intéressé l’arrivée de leur petit déjeuner. Vivement, les marins déposent des caisses sur le quai. Seul un grand espadon, le flanc plein et luisant, l’œil encore rond d’étonnement, sera allongé  sur une charrette à bras qu’un homme en bleu de Chine, la tenue traditionnelle des marins algérois, emportera en filant comme le vent de l’autre côté de l’ancienne route Moutonnière, dans une poissonnerie où la bête terminera découpée en rondelles... Alentour, les cafés servent leurs premiers clients. Le soleil s’élève dans le ciel. La ville se réveille lentement. Pour la rejoindre, il faut emprunter  la volée de marches toute proche, au pied de laquelle veille une impudique danseuse de bronze.

Dans le labyrinthe de la Casbah

En haut de l’escalier, Alger s’offre aux regards dans tout son éclat. L’alignement impeccable des façades du quai de l’Amirauté répond aux dômes de la mosquée el-Djedid, « la Neuve», jadis appelée mosquée de la Pêcherie, qui fut érigée en 1660 sur un plan en croix – la légende dit que c’est un esclave chrétien  qui le dessina. Par-delà, groupée derrière les immeubles occidentaux, la masse sauvage, anarchique, de la vieille ville. Lorsque la France s’empara de la ville, Alger, c’était uniquement la Casbah, cette légendaire dégringolade de maisons blanches qui dévalent la pente depuis le haut de la montagne jusqu’à la mer. Ruelles, mendiants, enfants en guenilles et vieillards boiteux,  palais cachés au fond des impasses, bordels où se croisaient bandits et marins du monde entier: quand les Français nettoyèrent les quais d’Alger des derniers pirates qui y traînaient encore, la canaille se réfugia dans le labyrinthe de la Casbah. Elle y resta longtemps. Il suffit pour le constater de revoir l’inoubliable Pépé le Moko, de Julien Duvivier, qui, sorti en 1937, cent sept ans après que l’Algérie est devenue française, évoquait ainsi, dans sa bande-annonce, l’un des plus célèbres quartiers d’une ville du bord de la Méditerranée : « Invulnérable, inaccessible, peuplée d’une étonnante faune humaine, la Casbah est le lieu le plus pittoresque du monde. Pépé le Moko est son idole !» Aujourd’hui, quatre-vingts ans après Pépé le Moko, après la bataille d’Alger (1957), après que la population  historique a vidé les lieux pour s’emparer des biens laissés vacants par le départ des pieds-noirs, en 1962, après le terrorisme des années 1990 et l’exode rural qui a vu l’arrivée d’une nouvelle population, que reste-t-il de la Casbah? Par manque d’entretien, ses palais menacent ruine. Certains se sont écroulés, d’autres ne tiennent qu’à grand renfort de madriers et de poutrelles. Les boutiques  et les échoppes  des artisans ferment les unes après les autres, l’ « étonnante faune humaine» que le film de Duvivier se complaisait à filmer en détail, putes borgnes et mendiants boiteux, s’est envolée vers d’autres cieux douteux, d’autres contrées interlopes. Mais pour le béotien qui s’aventure dans ce labyrinthe, le charme est intact. D’abord, sans doute, parce que la Casbah, comme d’ailleurs tout le reste d’Alger, n’est pas – encore – touristique. Dans les ruelles, des myriades d ‘enfants filent en criant derrière des ballons crevés, les grands qui se tiennent en fumant au pied d’escaliers, observent l’étranger d’un air mystérieux. Parfois, une porte s’ouvre sur un rectangle d’ombre d’où jaillissent, assourdies, quelques voix de femmes. Pour qui a la chance de grimper sur une terrasse de la haute Casbah, la vue est saisissante. A vos pieds, tout en bas, le port d’Alger : il n’a quasiment pas changé en un demi-siècle. Des paquebots vont et viennent. Des grues les déchargent. De part et d’autre de l’amoncellement de cubes blancs que vous dominez, c’est la ville moderne, construite par les Français. A gauche, Bab el-Oued. En longeant la côte, on arrivera bientôt à Bologhine, anciennement Saint-Eugène, d’où l’église Notre-Dame  d’Afrique veille toujours sur la ville. Ses cloches ont cessé de sonner depuis l’assassinat des moines de Tibhérine mais l’église est toujours en activité et, sous la fresque représentant la Vierge entourée par les grandes figures chrétiennes de l’Afrique du Nord – saint Augustin, Charles de Foucauld ... –, la prière inscrite à la fin du XIXe siècle en français, en arabe et en berbère, résonne aujourd’hui avec une singulière intensité:« Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans. »Devant l’église, depuis l’esplanade où quelques amoureux pudiques se tiennent face à la mer, la vue est splendide. En contrebas, le grand espace paisible du cimetière Saint-Eugène, où Roger Hanin a été enterré, et par-delà, l’ovale du stade Ferhani, anciennement  stade Marcel­ Cerdan. Pendant la guerre, il servait de piste d’atterrissage aux hélicoptères qui convoyaient  les blessés vers l’hôpital militaire Maillot, tout proche. C’est ainsi à Alger. Chaque détour  impose au visiteur un vertigineux voyage vers un passé plus ou moins lointain, qui s’oublie plus ou moins difficilement. On peut s’y noyer. C’est tentant. Pour éviter cela, il faut éviter de regarder la ville de trop loin, y plonger, marcher sans cesse pour ne pas couler, aller au hasard des rues et des boulevards, grimper les escaliers : la beauté d’Alger, c’est cette bataille permanente qui se déroule sous les yeux du promeneur, entre ce qui fut et ce qui est, entre ce qui n’est plus et ce qui pourtant demeure. Nostalgiques de tout bord : courez-y vite !

Utile

Sécurité : pour des raisons qui tiennent, entre autres, à son histoire récente, Alger n’est pas une ville touristique. Mais pas de danger : on peut s’y promener à toute heure du jour ou de la nuit sans courir plus de risque que dans n’importe quelle autre grande ville, à condition évidemment de respecter les règles de prudence élémentaires. Visa : un visa touristique est obligatoire. Les agences de voyages peuvent effectuer les démarches pour vous. Devise : le dinar algérien.Un euro vaut 137 dinars.



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