Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 117 - Nov 2018

Go

Portrait

.Et les premiers militants de Stif

Abdelkrim Babouche

Par El Yazid DIB



Aujourd’hui, après des années de repli, loin des enchantements qui accompagnent le pouvoir et ses postes et de la précarité qui les menace, le boy-scout, le moudjahid, le militant, le prisonnier, l’avocat des détenus, le premier député, le défenseur des pauvres, Abdelkrim Babouche, nous fait revivre par émotion sublime ces jours de résistance acharnée qui ont fait frissonner tous les jeunes militants en faisant trembler l’occupant. Sétif lui est tel un crédo sacro-saint. Une espèce de pari à devoir défier le temps et parfois même la fatalité. Il ne cesse de répéter : « Je suis né à Sétif et j’y ai toujours vécu. » Dans cette profession de foi, l’interlocuteur dans un sourire léger et enrobé de légers soupirs presque inaudibles, dégage sans le dire les effluves laissant apparaître quand bien même des regrets et des remords. Il nous disait : « Je suis né à Sétif et j’y ai toujours vécu sauf pendant mes cinq années de captivité. »
Avant même ces « années de captivité », aussi longues furent-elles, Abdelkrim Babouche naissait dans des conditions où Sétif continuait à se faire. En ces années-là, face à l’ancien Hôtel des Postes, le marché couvert de Sétif venait de connaître sa première pierre. A l’origine, il y avait seulement deux issues. Nous sommes en 1930. La cité des cheminots commençait, quant à elle, à prendre forme. Le Mahatma Gandhi, militant nationaliste indien, lançait à cette époque une vaste campagne de désobéissance civile et de résistance passive contre la tutelle de l’Angleterre. La France fêtait son siècle d’occupation du sol algérien. C’est dans cette atmosphère de balbutiement de conscience au niveau international qu’est né un certain matin du 24 décembre 1930 Abdelkrim Babouche quelque part dans « Haret Ammar daira », sise à la rue Saadana-Abdenour ex-rue du Général Pershing en plein centre-ville. Selon certains dires, Ahmed Taleb El Ibrahimi serait né également dans cet espace. Son père Messaoud Ben Smail et sa mère Rouabah Messaouda Bent Abdallah étaient de modestes gens. Sa demeure natale est à quelques mètres de la mosquée de Langar, là où un 8 mai 1945 allait connaitre un génocide régional. Alors Abdelkrim du haut de ses 14/15 ans, prenant part à la procession et à la marche qui eurent lieu en ce jour fatidique, commençait à discerner la barbarie sévissant dans son propre pays et l’injustice s’abattant sur les siens.  Après des études primaires à l’école du marché ex-Ecoles laïques actuellement Allem-Mansour, puis secondaires au Lycée Mohamed Kerouani ex-Eugene Albertini, il entreprit des études de droit à la Faculté des sciences juridiques d’Alger. Une fois son cursus terminé, il s’attela à s’installer en qualité de conseil juridique et agent général d’assurances a Sétif au 28 rue Valée. C’est aussi dans les scouts musulmans algériens que sa conscience s’est forgée au service des grands idéaux de liberté et de solidarité. Adolescent, il voyait défiler des personnalités dans le magasin d’artisanat et de maroquinerie que gérait son oncle maternel Rouabeh Dhiab. De Ferhat Abbas, à Hacen Belkhired jusqu’à Bachir El Ibrahimi.
Dès les premiers coups de feu à Sétif, tout au début de l’année 1956, le jeune juriste rejoignait les rangs du FLN en compagnie de toute une panoplie de jeunes citadins, tous engagé et émus par le sentiment nationaliste, dans cette terre si généreuse et pourvoyeuse d’énergie et de dynamisme révolutionnaire. Setif, en fait était une plaque tournante du militantisme. Les conséquences des massacres du 8 mai 1945, et bien avant permirent à toute une génération imbue d’idéaux de liberté de prendre le maquis. Said Boukhrissa, Maiza Ali Haffad Hadj, Ahmed Rouabah et autres furent de ceux qui ont eu à connaître Babouche mais aussi les affres et les souffrances qu’implique l’élan de vouloir briser avec sacrifice et abnégation le joug colonial. Parallèlement aux actions armées qu’il a menées avec les fidayine, Abdelkrim a assumé d’autres activités politiques. A ce propos, il devait nous rappeler le travail qu’il a réalisé en 1957 pour le compte de la Wilaya III consistant en un traitement élémentaire d’instruction militaire grâce à des documents procurés et fournis par un ami, alors en stage de formation militaire à l’étranger. Quant aux travaux d’impression, ils ont été exécutés par une militante, alors secrétaire du juge d’instruction et ce au sein même du Tribunal de Sétif et avec le matériel de ce dernier (ronéo et dactylographie), devait-il nous rapporter.  Arrêté le 5 septembre 1957, à la suite des représailles générales qui ont suivi la bataille d’Alger, il a fait l’objet de 8 mandats de dépôt. Les verdicts les plus terribles commençaient à tomber sur la tête de ce jeune homme de 27 ans. Les châtiments furent prononcés avec rancune et hostilité par les juges militaires du tribunal des forces armées. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité pour crime et trouble à l’ordre public. Une autre condamnation fut également énoncée à son encontre consistant en la réclusion à 20 ans de travaux forcés pour appartenance à organisation armée.  Après avoir été torturé et condamné aux travaux forcés à perpétuité, Babouche non sans se résigner purgea ses peines en détention à Sétif du 30 septembre 1957 au 04 décembre 1959 sous le n° 1133 puis à Constantine du 4 décembre 1959 au 24 février 1960 sous le n° 6933 et finalement à la tristement célèbre prison de Lambèse du 24 février 1960 au 5 mai 1962 sous l’écrou n° 8108. C’est dans cet enfer, dans des conditions des plus déplorables, que ses codétenus l’ont élu pour les représenter auprès des autorités ennemies et des instances internationales. Il entretenait dans le secret diverses correspondances avec le Comité international de la Croix-Rouge. A la stupéfaction des autorités pénitentiaires, le comité helvétique s’est alarmé des cas soulevés par Babouche et s’est élevé fermement contre le caractère inhumain observé à l’égard des prisonniers.
Dans ce bagne où régnait une indicible barbarie, Babouche connut ceux qui seront entre autres des figures de proue dans l’Algérie indépendante. Abdallah Fadhel, Habib Djellouli, Abdelhamid Benzine, Bouzid Gharzouli, Mabrouk Kedad, le plus jeune condamné à mort sétifien, ainsi que cheikh Hamani. Athmane Belouizdad, frère du chahid Mohamed, faisait partie du lot.
La Voix du prisonnier était un organe bimensuel et une tribune d’animation mais aussi de sensibilisation. Il s’éditait avec les moyens du bord, Babouche en assurait la supervision de concert avec un groupe de camarades. Il a avait également la charge de la rubrique du Droit international. En sus de cette activité didactique, il s’adonnait à prodiguer des cours de français et d’initiation au droit aux prisonniers selon leur aptitude et graduation scolaires.  A sa libération de Lambèse, le 5 mai 1962, il était le dernier prisonnier à sortir. Regagnant dans l’euphorie de la victoire Sétif, il fut désigné comme représentant du FLN pour l’ex-wilaya de Sétif (Sétif, Bejaia, BBA, Ms’ila) lors de la compagne électorale en vue de référendum du 1er juillet 1962. Le 20 septembre 1964 furent organisées les élections législatives. A Sétif, le FLN optait pour Bachir Boumaza comme tête de liste ; il avait, entre autres colistiers, Lakhdar Derradji, un baroudeur et homme de poigne et de parole. Babouche en était candidat. Élu député au sein de cette première Assemblée nationale, il fut désigné secrétaire du bureau de l’Assemblée, avec Hadj Benala puis membre du Conseil supérieur de la magistrature. Il siégeait à cette instance en compagnie de Mohamed Harbi, Mohamed Cherif Mazouzi qui était incarcéré depuis le 8 mai 1945, Bensid Abderrahmane et autres.  Depuis 1967, voulant se mettre à l’ombre de toute activité d’ordre politique, il se consacra exclusivement à sa profession de défenseur près les tribunaux de la cour de Sétif. Il dit en tirer « une grande satisfaction d’avoir toujours défendu fidèlement les intérêts légitimes de mes clients ». Dans son bureau situé depuis longtemps au passage Bouthegège, appelé communément Droudj baoulou (Paolo) où il nous a reçus, le maître préserve toujours ce décor impeccable. La modestie des lieux est égale à celle de son propriétaire. Seule sa robe d’audience est mise en relief sur un porte-manteau en bois d’ébène. Un drapeau tricolore, algérien, semblant être tiré des archives de premières heures de sa confection, est arboré à l’entrée de son officine. La salle des archives est tenue impeccablement. Il nous a fait différer gentiment notre intention d’y toucher, mettant mal et en léger humour la curiosité du chroniqueur. Nous avions aussi remarqué que son cœur était tout aussi blanc que les spasmes qu’il ne se lassait pas d’extraire d’une poitrine certainement pleine et que le devoir de réserve ne peut totalement en découdre. A la fin de l’entretien, nous nous sommes aperçus que nous étions en face d’un homme habillé en un beige très clair, presque du blanc.

E.Y.D.



Du même auteur

Par El Yazid DIB

Les plus lus

Energie renouvelables
Par Farid HOUALI.

SITEV 2018
Par Yahia MAOUCHI.

Télécharger version PDF

Version PDF

Special Wilaya D'Alger

Version PDF

Special Wilaya De Annaba

Version PDF

Special Habitat version PDF

Version PDF

Special Habitat (english version)

Version PDF