Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 116 - Oct 2018

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Portrait

Le militant, le bienfaiteur

Saďd Goutali

Par El Yazid DIB



Il est de ces hommes que le temps, s’il arrive à imprimer des rides sur leur front, est incapable de rendre aphones leurs sentiments. L’âge est une somme chronologique, un amas d’années, mais chez cet homme il n’est qu’une mission qui se perpétue. De la hauteur de ses 93 ans, notre interlocuteur Saïd Ould Bakir Goutali ne semble pas être trop épuisé par la pesanteur des années. Il vit son passé, un passé rempli d’actions dans un présent qu’il prend pour témoin. Il le raconte sur un ton de souvenances non dénué d’émotion et de vives réjouissances. Le pauvre chroniqueur qu’est votre serviteur n’a pu, vu l’intarissable débit de son vis-à-vis l’écrasant par la richesse événementielle, retenir le flot qui s’abattait sur ses feuilles blanches, croyant avoir affaire à une personne ordinaire avec peu de référentiel. L’homme a connu le monde. Les grands de ce même monde. Il a côtoyé le peuple et ses dirigeants, la paysannerie et les mondanités. Mais il garde à l’éternité en la revendiquant cette douce appartenance rurale et il s’enorgueillit, à l’entendre dire qu’il est toujours un paysan. Lui, qui connaît toutes les avenues de toutes les capitales. Lui dont l’habitation parisienne fait droitement face au jardin du Luxembourg.
Rencontré dans sa nouvelle et modeste demeure sise à la cité des cheminots à Sétif, Saïd Goutali ainsi aurait élit domicile dans la méditation et le recueillement. S’éloignant de quelques encablures de sa maison natale, l’homme tente de justifier cet isolement de par la disponibilité d’infrastructures sanitaires. Mais en somme, croyons-nous comprendre, d’autres ingrédients ont fini par le résoudre à ainsi faire. Les affres du temps, les rappels d’histoires, trop de souvenirs ont-ils été les motifs génésiaques à ce dépaysement ? Pourtant El Eulma, pour lui, est l’unique souffle qui lui reste, c’est l’âme de sa vie et le noyau encore vibrant de son existence. Elle est, cette ville, le berceau de ses chimères, de ses rêveries mais aussi de son existence et de ses vérités. Il y a fait des merveilles. Là où il a vu le jour un certain matin du 8 avril 1920, dans une maison ardoisée et couverte de tuiles marseillaises, est érigée en ce jour une medersa dédiée à l’enseignement coranique. De ces lointains moments, Hadj Saïd nous extirpa quelques images où il vit venir chez eux, chez son père, gros propriétaire terrien, de hautes personnalités. Il recevait les oulémas, entre autres Ibn Badis et Bachir El Ibrahimi. Dans cette maison, devenue lieu de culte, nous avons trouvé lors de notre passage quelques enfants affairés à transcrire des sourates, non pas par smagh (encre locale faite de cendres de toison ovine imbibée d’eau) sur une louha (support en bois plat destiné à contenir des inscriptions) que l’on peut effacer à l’aide d’une pierre faisant foi de gomme appelée sisal (une matière minérale) mais par Stabilos et marqueurs sur des tablettes magiques.
Sobre et discret, l’homme est introduit par l’un de ses fils Mustapha d’un comportement digne du paternel, dans un salon ordinaire où sont mises en relief et distinctement remarquables à la première vue, les effigies de ses parents. Son père Bakir, décédé le 3 août 1940, et sa mère Zineb ravie aux siens à Tunis durant l’année 1959 pendant la révolution. Tout au long de ses aveux, Hadj Saïd n’épargnait nul détail pour évoquer leur mémoire. Il retient de son père cet effort louable de grande générosité. Bienfaiteur et magnanime, Saïd, enfant unique du couple Bakir/Zineb, aura à faire régner quiétude et mansuétude sur l’ensemble des gens de sa cité.
A l’instigation de son ami et compagnon de jour l’élégant Mohamed Neni, lequel, assistant à l’entretien, recommanda au narrateur de nous dérouler le fil du cas Dambra. En fait, il y avait à El Eulma, dans les années de braise, un cinéma « vogue » géré par un métropolitain français à forte connotation raciste qui s’appelait Dambra (la transcription patronymique n’est que phonique). Un jour ce propriétaire révulsé a décidé d’interdire l’entrée aux Arabes notamment le samedi soir. Que faire face à cet autre déni d’égalité ? Saïd Goutali de concert avec un ami, Harbi Bachagha, décidèrent à leur tour d’offrir un cinéma à la population d’El Eulma. Avant le déclenchement de la révolution, un acte pareil était assimilé à un défi face aux magnats de la finance locale détenue par les colons. Alors que dire de l’acte culturel qui n’était censé être exclusivement qu’européen ? L’Arabe, outre la spoliation de tous droits, n’avait également pas ceux rattachés à la culture, à l’art ou à l’intelligence. Un terrain de 1000 m2 presque limitrophe au cinéma Dambra va être acquis. Des embuches et tracasseries d’ordre technique et administratif furent opposées au nouveau projet initié par Saïd. L’architecture dans son volet étude et suivie fut confiée à un architecte qui a à son actif le cinéma ABC de Sétif. Vitupérant Saïd, Dambra lui jura par tous les dieux que cette salle de spectacle ne verra point le jour et d’ajouter agressivement avec une dose d’aigreur : « Un paysan dans un cinéma, jamais ! » Le maire de droite fléchissant par-devant l’arrogance de l’impertinent Dambra, proposa à Saïd, avec hilarité, de convertir la bâtisse qui commence à prendre forme en un grand garage utile pour le commerce multiple. Il le poussait ainsi au repli et à la résignation. A la finition de l’ouvrage, l’autorisation d’exploitation est otage du bon vouloir du maire et de ses conseillers, tous acquis à la sentence promise par Dambra. Ne baissant pas les bras, encore moins le nif el eulmi, Saïd eut recours au docteur Bensalem de BBA et Amar Bengana, agronome et notable de Biskra, tous deux, membres au Conseil général de Constantine. Une simple entrevue avec le préfet du Constantinois de qui dépendaient El Eulma et Sétif dénoua l’affaire. Le cinéma Atlas est ouvert au bonheur des proscrits et des damnés de la ville. Encore qu’il fut équipé du matériel alors en high nouveauté du type cinémascope, ce qui poussa Marin, propriétaire de trois cinémas à Sétif, à venir serrer la main de Saïd qui le reçut dans sa ferme en altier paysan, vêtu de bottes et de tenue de campagne.
Ce n’est pas à cette unique démonstration de levée de défis et de défense des droits moraux des Algériens que Goutali s’est arrêté. Durant les années 1940, devant l’inique décision prise par le pouvoir colonial tendant à interdire l’enseignement de la langue arabe dans l’école communale, Saïd, dans une symbiose de solidarité communautaire avec Djillali Hmida, Bachir Guessab et autres, prend l’initiative d’en assurer l’enseignement. Le concours de tous fut d’une importance cardinale. Dans des magasins transformés pour la circonstance en classes, la langue arabe y fut professée par des pédagogues émérites et que supervisait le professeur Mohamed Redha de Mila. Madrasset El Feth naissait à cette époque par l’acharnement des uns et l’effort des autres. Elle fut fermée juste après les événements du 8 mai 1945. Pour rouvrir en 1947 dans la propre villa des Goutali.
Ce fut Belgacem Labidi, l’accueillant dans son local, qui informa Saïd du déclenchement de la révolution armée. Militant invétéré du mouvement nationaliste Saïd connut Ferhat Abbas dans les premières années de la prise de conscience nationale. Lors des élections générales, il fut fait appel à lui pour aller à Jijel soutenir la candidature de Djemane. C’est là dans la demeure familiale de Ferhat Abbas que la rencontre eut lieu. Avec le sourire qui ne quitte pas son visage émacié, Saïd nous soutenait qu’au cours du dîner, Abbas taquinait sa femme d’origine française « Vois-tu on ne demande rien à la France, ksira ou lbina. » Sur Ferhat Abbas, Said pouvait raconter des heures et des heures. Hélas pour nous, sans enregistreur et ne voulant point abuser de l’hospitalité qui nous est offerte et eu égard à son état de santé, avouons à nos dépens avoir raté d’innombrables aveux inédits. Leur rapprochement sera plus étoffé à Tunis où Saîd séjournera jusqu’à l’indépendance. C’est là qu’il constitua autour du célèbre café Dinar qu’il ouvrira et gérera en plein avenue Habib Bourguiba, un espace de contact et de facilitation au service de la révolution naissante.
La veille du 1 novembre, Goutali fut contacté par Tahar Boucif, membre de l’organisation secrète, pour plus d’information et de sensibilisation. Le nationalisme et l’amour de la patrie à cet époque étaient le dénominateur commun qui pavoisait tous les cœurs algériens. Les attentats commis à El Eulma, au nom de la révolution, ont entraîné la mort de plusieurs sujets français. Ce qui présageait une descente aux enfers sur tout suspect. Un certain Bresson occupant la fonction de secrétaire général au commissariat de police et d’obédience communiste avisa son ami Hakimi qu’une opération d’arrestation allait être menée pour condamner même à mort une dizaine de personnes soupçonnées d’être derrière les récents attentats. Y étaient cités, entre autres, Abderrahmane Sellami, Sarsoub, Khathir, Selmani… et Saïd Goutali. Déroutant la surveillance des autorités coloniales, Saïd en compagnie de sa famille, après un cahoteux cheminement, entra en terre tunisienne.
 « J’ai entendu beaucoup de bien sur cet homme, humanitaire, bon et généreux.» C’est ainsi qu’une certaine internaute commenta, sur la toile, les œuvres de charité conçues, matérialisées et entretenues par Goutali. Elle continue : «C’est lui qui a cotisé pour que l’ancienne équipe de foot d’El Eulma se mette sur pieds, il a fait beaucoup de bien aux habitants de son village natal.»
Dans le même sillage nous apprendrons que Goutali en mécène et grand détenteur de capital philanthropique et de vaillance – est-ce là un patrimoine génétique hérité de feu Bakir ? – allait faire dans les œuvres de bienfaisance et de secours à autrui son saint credo. Il était et il l’est toujours, mettant sa fortune au service des causes nobles, là où le malheur des siens, de ses proches et d’autres fait appel à ses actions caritatives. Déjà en 1966, dans ce qui sera l’actuelle wilaya de Boumerdes, à l’emplacement dénommé Les Figuiers, il construisit la première mosquée de la région. Ces espaces de culte et de prière vont fleurir un peu partout notamment dans sa ville natale. Donnant des assiettes foncières par là, contribuant à l’édification d’autres par-ci, Saïd est devenu – passion personnelle et legs parental primant – une icône dans le soutien social et la solidarité nationale. L’exemple qui nous édifiait le plus lors de notre visite-éclair à El Eulma et qui est sur tous les lèvres est cette luxueuse habitation implantée dans le lotissement qui porte son nom. D’une belle architecture, d’un confort impeccable, d’un accès facile, Dar Errahma est destinée à prendre en charge les personnes âgées et les démunis, ces naufragés de la vie, ces victimes de l’inconstance du sort. Inaugurée le 27 avril 2011 par Saïd Barkat, ministre de la Solidarité nationale, alors ministre ès qualité en compagnie du wali Abdelkader Zoukh, elle est une donation de Saïd Goutali. Elle s’étale sur une superficie de 2626 m2, contenant 50 chambres-double, 4 grandes salles et autres dépendances usuelles toutes confortablement équipées et peu occupées. Saîd Goutali  a également construits 3 mosquées à El Eulma.
Ce ne sera pas en l’espace d’un après-midi que l’on puisse écouter et consigner ce qu’exprime Saïd Goutali. Lucide et clairvoyant, notre interlocuteur ne semblait pas faire cas de ce qui s’apparente à sa longue vie, un détail au moment où ce détail pour nous est un grand événement. Nous n’avons pas usé du style de l’entretien, où le jeu des questions/réponses nous semblait inadéquat en pareille circonstance de surcroît face à un monument, à une source inépuisable. Privilégiant la discussion conviviale, libre cours était donc laissé à Saïd Ould Bakir Goutali. Ceci n’est en définitive que quelques fragments d’une vie tantôt tumultueuse et controversée, tantôt sereine et discrète.

El Y. D.



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