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N° 108 - Oct 2017

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Entretien

« Entre la souffrance et la haine, des jeunes vont basculer dans un Islam radical »

Me Serge Pautot, ancien coopérant, avocat au barreau de Marseille

El-Djazair.com



El-Djazair.com : Encore un livre sur les relations entre la France et l’Algérie, pourquoi ?

Me Serge PAUTOT : La longue Histoire (avec un grand H) de notre pays avec l’Algérie est riche, mais ce n’est pas un long fleuve tranquille. Après la colonisation, réalisée, il faut bien le dire, au prix de combats difficiles et meurtriers, la colonisation même si on ne peut pas la qualifier de crime contre l’humanité au sens historique et juridique du terme, a été la mise en place d’un système inégalitaire qui ne pouvait aboutir, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, qu’à une lutte pour l’indépendance. Cette dernière acquise au prix du sang fut assortie des Accords d’Evian en 1962 en vue d’une coopération entre les deux pays, politique, économique, culturelle, sociale…
Le livre a donc cette ambition de donner une vision la plus claire possible des relations entre le France et l’Algérie, à travers le déroulement des principaux évènements C’est donc un peu cette histoire, cette relation jusqu’à aujourd’hui que j’ai voulu relater au regard de ce que je sais, que je ressens et voudrais faire partager. Certes, de très nombreux ouvrages beaucoup plus savants, documentés et complets ont été écrits sur les relations entre les deux pays, mais j’avais l’envie de témoigner. Le livre s’achève sur les questions de laïcité et de la tentation du djihad pour un jeune qui, en France, se sent parfois rejeté de notre société.

El-Djazair.com : Et sur quoi voulez-vous témoigner en particulier?

Me Serge PAUTOT : Bien tout simplement sur la communauté d’hommes existant entre ces deux pays et leurs habitants. C’est-à-dire mieux se connaître, découvrir nos richesses, ce qui nous unit, nous sépare. Il est de l’intérêt de nos deux pays de développer nos relations humaines, fraternelles, culturelles, politiques et économiques sur un pied d’égalité, dans l’intérêt mutuel de nos deux peuples. Tout nous y incite, notre histoire commune, la richesse de nos cultures respectives, la langue. En quelque sorte, mettre de la semence pour qu’elle germe dans un terreau favorable pour des communautés qui s’entendent et se comprennent.

El-Djazair.com : Justement, les Accords d’Evian du 18 Mars 1962 permettaient de faire des pas en avant, de favoriser cette communauté d’hommes à travers la coopération, la solidarité sans oublier l’économie.

Me Serge PAUTOT : Disons clairement que les Accords d’Evian n’ont pas été respectés à la lettre par les deux parties. Par exemple, la nationalisation des biens immobiliers par le gouvernement algérien dès 1963 ou encore la nationalisation des hydrocarbures et gaz par le Président Boumediene en 1972 au mépris de ces Accords. Et puis côté français, la Circulaire Fontanet de 1973 qui imposait des quotas de travailleurs algériens à venir en France et l’obligation de visa obligatoire pour se rendre en France, alors que les Accords prévoyaient la libre circulation des personnes, algériennes comme françaises entre les deux pays. Signalons encore l’article déplorable de la loi française du 23 février 2005 sur les soi-disant « bienfaits du colonialisme » qui disparaîtrait de nos tables de droit un an après.

El-Djazair.com : Vous avez vécu l’évolution économique, sociale et culturelle de la France depuis de nombreuses années, en particulier celles des Trente Glorieuses, quel regard portez-vous sur l’évolution de l’Algérie ?

Me Serge PAUTOT : Tout d’abord, pour la France, aujourd’hui nous ressentons quelques désillusions avec le chômage. Pour l’Algérie, où je suis arrivé peu après l’indépendance, j’ai connu, pourrai-je dire, diverses politiques en Algérie. Tout d’abord, la politique très socialiste, autogestionnaire : « La terre aux paysans et l’usine aux travailleurs », tout le soutien du régime du Président Ben Bella aux mouvements révolutionnaires internationaux. Avec le Président Boumediene, c’est l’avènement du capitalisme d’Etat avec la création de sociétés nationales coiffant tous les secteurs de l’économie. Il voulait créer un nouvel ordre économique mondial. Et puis, est arrivée la diversification avec le développement du secteur privé. A l’Etat le monopole des ressources pétrolières, gazières dit l’économie « rente » et le secteur privé pour le reste, malgré ces dernières mesures on ne peut pas comparer ces deux économies.

El-Djazair.com : Justement, l’Algérie constitue un marché en expansion et attire les pays occidentaux, américains et chinois

Me Serge PAUTOT : Bien sûr, l’Algérie est désormais un pays sûr, et selon une note du ministère français de l’Economie et des Finances d’avril 2016, l’Algérie dispose du PIB par habitant le plus élevé d’Afrique du nord en parité du pouvoir d’achat, du quatrième PIB du continent africain. Ce sont certes de chiffres, en dépit d’une baisse des cours du pétrole qui frôle les 50 dollars, le gouvernement affiche de l’optimisme et les entreprises françaises ont intérêt à y investir dans le respect de la législation algérienne assez stricte, il faut bien le dire. C’est pour cette dernière raison que les investissements français stagnent. La règle du 49-51.

El-Djazair.com : L’ancien président de la République française a souhaité puis encouragé l’investissement en Algérie, en procédant à des transferts de technologie et pas seulement y vendre des produits ?

Me Serge PAUTOT : Oui, les deux visites du Président Hollande ont permis la mise en place d’un « partenariat d’exception » avec la création du Comité mixte franco-algérien, le Comefa. Dans ce cadre, je développe assez dans l’ouvrage ces axes de coopération économique entre les deux pays. Le nouveau Président de la République, Monsieur Macron, a tenu à se rendre en Algérie au cours de sa campagne le 13 février 2017. Ce fut le seul candidat. Il a notamment souligné que les deux pays devaient s’engager dans un nouveau pacte collectif, ne pouvant fonctionner qu’à une condition : celle de reposer sur des solutions partagées, des coopérations de terrain, autour de projets concrets. Ces projets, il les envisage dans trois secteurs prioritaires, sans écarter d’autres, l’éducation et la formation, l’économie ensuite et la culture enfin. Il pense en particulier à des instituts de formation franco-algériens, création d’un office franco-algérien de la jeunesse qui permettra la mobilité entre les deux rives de la Méditerranée. Ce qui permettra d’élargir le nombre d’attribution de visas.

El-Djazair.com : Il reste une autre priorité, celle de l’économie.

Me Serge PAUTOT : Dans ce domaine, comme je l’ai déjà souligné, les opportunités sont immenses. A nous tous de savoir où pouvoir les saisir. Récemment, à Alger je lisais dans la presse l’exemple du complexe cimentier de Cilas (contraction de Ciment Lafarge et Souaki) à Biskra, fruit d’un partenariat entre Lafarge Holcim et l’algérien Souakri frères (49 % des parts pour le premier et 51 % pour le second). Cette carrière doit permettre à l’Algérie de diminuer de 50 % ses importations de ciment. Mais je crois que le numérique est une opportunité pour l’Algérie, sa jeunesse. C’est un potentiel énorme pour l’économie. De même que le domaine des énergies renouvelables est très prometteur. Dans le solaire, l’Algérie a un grand potentiel.

El-Djazair.com : Il reste des sujets sensibles entre les deux pays. Par exemple, la précarité des cités en France, dans lesquelles vivent de nombreuses familles venant d’Algérie, qu’elles possèdent ou non la double nationalité ou venues au titre du regroupement familial.

Me Serge PAUTOT : C’est vrai que la France n’était pas préparée à accueillir les personnes venant d’Algérie au titre du regroupement familial, puis avec la natalité, toute cette jeunesse issue de l’immigration.
Dans un contexte marqué par la crise économique et la forte progression du chômage, les inégalités de notre société, la pauvreté et l’exclusion sociale sont vite apparues et nous n’avons pas pu trouver les bonnes solutions. D’où un sentiment de rejet de cette jeunesse qui connaîtra plus vite la prison que le lycée. Entre la souffrance et la haine, des jeunes vont basculer dans un Islam radical. Qui est responsable ?  L’Etat, la famille, l’école, chacune de ces institutions a besoin de l’autre. Le but c’est de rendre l’enfant heureux, confiant et meilleur. Ce n’est certes pas facile. Mais il faut rester dans l’humain, ce qui est très difficile dans la société d’aujourd’hui.
Et puis, le problème de l’intégration et de l’assimilation de cette jeunesse issue de l’immigration est une condition indispensable pour réussir à éliminer les difficultés des banlieues et l’attirance pour le djihad. Personnellement, dans un cadre collectif, j’ai œuvré au développement du sport dans ces cités. De la boxe en particulier. Quel plaisir de voir, un jeune, venant de gagner un match, sourire et dire : je suis vainqueur. Un autre regard sur lui. Et puis le sport est une bonne école de la citoyenneté et en plus il peut transformer la vie. Voyons nos champions et leur réussite.

El-Djazair.com : La situation que vous décrivez a pour résultat qu’on ne s’intéresse plus assez au Maghreb, à l’Algérie. On se contente de critiquer l’islamisme radical, on ne développe plus assez la francophonie alors que la France a un rôle éminent à jouer.

Me Serge PAUTOT: Le général de Gaulle, après l’indépendance, avait contribué à redorer le blason de la France avec les pays arabes et à développer avec eux une politique commerciale. Et avec les guerres au Moyen-Orient et les contestations que fait naître la participation de la France à la coalition arabo-occidentale pour lutter contre l’organisation terroriste djihadiste, on a assisté à la conversion de jeunes ayant grandi en France et rejoindre des filières djihadistes. De même, des groupes islamistes combattent en Afrique, les forces françaises y sont présentes en appui de celle de pays alliés. L’intervention française « Serval » transformée en force « Barkhane » en 2014 pour lutter contre le terrorisme avait obtenu un premier résultat lors de la signature à Alger, en 2015, de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali. L’Algérie avait très largement collaboré à ce processus de cessez-le-feu et de retour à la paix qui est hélas loin encore.
Pour finir, la langue française est parlée par 274 millions de personnes dans le monde. Je souhaite que la francophonie facilite la mobilité des étudiants et des hommes d’affaires des pays du sud vers le nôtre. Malheureusement, la question des visas reste un réel obstacle.




Pour tous renseignements complémentaires :
Adresse mail : legisport@wanadoo.fr



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