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N° 106 - Juil 2017

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Dossier

« L’eau est un produit stratégique »

Abdelouahab Nouri, ministre des Ressources en eau et de l’Environnement

Entretien réalisé par Smail ROUHA



El-Djazair.com : Le directeur général de l’Algérienne des eaux a affirmé que la tarification actuelle de l’eau encourage le gaspillage et que l’augmentation du prix de l’eau constitue une solution pour lutter contre le gaspillage de cette ressource hydrique. Etes-vous de cet avis ?

Abdelouahab Nouri : Tout d’abord, je tiens à rendre hommage et remercier l’équipe d’El Djazair.com pour nous avoir donné cette opportunité de parler du secteur de l’eau et de l’environnement. Et je tiens avant tout à affirmer d’une manière officielle et sans équivoque qu’il n’a jamais été question d’augmentation du prix de l’eau, comme je tiens également à souligner que l’augmentation du prix de l’eau n’a jamais été inscrite à l’agenda du gouvernement de manière générale et du ministère des Ressources en eau et de l’Environnement en particulier. A l’heure actuelle, nous tenons à démentir toutes les informations qui ont été colportées par la presse sur l’éventuelle augmentation de la tarification de l’eau.

El-Djazair.com : L’Algérie s’est engagée, dans le cadre de la Conférence de Paris sur le climat (Cop 21), qui s’est tenue en décembre dernier, à produire 30% de notre consommation énergétique à partir de l’énergie renouvelable, à l’horizon 2030. Quelle sera votre stratégie pour développer les énergies renouvelables?

Abdelouahab Nouri : Le ministère des Ressources en eau et de l’Environnement est un département horizontal qui a joué un rôle clé dans le processus de préparation et de présentation de la contribution de l’Algérie en matière d’engagement volontaire de réduction des gaz à effet de serre au titre de la contribution déterminée au niveau national, transmise le 4 septembre 2015 au Secrétariat de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Cette contribution comprend un volet important qui a été réservé à l’action de l’atténuation des émissions des gaz à effet de serre. A ce titre, et en sa qualité de Président du Comité national climat, le ministère des Ressources en eau et de l’Environnement est appelé a jouer le rôle de « catalyseur » et d’animateur institutionnel pour inscrire l’action de l’Algérie dans le domaine de la lutte contre les changements climatiques dans le cadre de la politique nationale de protection de l’environnement et de développement durable. A cet effet, le développement des énergies renouvelables en Algérie constitue une réelle alternative visant à diminuer, d’une part, les émissions des gaz à effet de serre et, d’autre part, à réduire la dépendance de notre pays vis-à-vis des hydrocarbures. Le programme du gouvernement algérien en matière d’efficacité énergétique et celui des énergies renouvelables constitue, dans ce sens, une réponse adaptée à ce défi. En effet, l’Algérie a affiché dans la contribution dite déterminée au niveau national et transmise au secrétariat de la Convention-CCNUCC, l’ambition d’atteindre, à l’horizon 2030, 30 % d’énergie renouvelable dans le pack énergétique national. Cette ambition ne peut être atteinte sans la mobilisation des moyens de mise en œuvre dans le cadre de la Convention susmentionnée, sous la forme de financements spécifiques dédiés au climat, mais également sous la forme d’un transfert de technologies et de renforcement des capacités techniques nationales dans ce domaine.
Le développement des énergies renouvelables est à inscrire dans le cadre de la transition énergétique que l’Algérie a entamée, et qu’elle souhaite accélérer compte tenu du nouveau contexte énergétique international, notamment à travers la promotion de l’utilisation des énergies solaire, géothermique, éolienne. L’installation de centrales hybrides (solaire-gaz), comme celle de Hassi-R’Mel et l’électrification solaire de plusieurs villages du sud algérien constituent, aussi, des opérations pilotes qui sont appelées à être intensifiées. De même que la mise en exploitation, à titre pilote, à Ghardaïa, d’une centrale photovoltaïque d’une capacité de 1.1 MW et d’une ferme éolienne à Adrar pour une capacité de 10 MW, sont à considérer comme des cas d’école appelés à être dupliqués en tirant les enseignements nécessaires.

El-Djazair.com : En dépit de la chute des prix des hydrocarbures sur les marchés internationaux, le secteur des Ressources en eau et de l’Environnement est considéré par le gouvernement parmi les secteurs stratégiques, d’ailleurs plusieurs projets ont été retenus dans le cadre de la loi de finances 2016. Pouvez-vous les énumérer ?

Abdelouahab Nouri :Il est, en effet, utile de rappeler que l’eau a été de tout temps considérée comme un produit stratégique et un élément central du développement harmonieux du pays. C’est ainsi que l’importance des investissements consentis et des réformes introduites s’est traduite par des résultats tangibles. Malgré l’importance des progrès obtenus, il est évident que nous n’allons pas nous arrêter en si bon chemin, c’est pourquoi, des efforts seront poursuivis pour atteindre les objectifs fixés par le gouvernement notamment en matière d’équilibre régional, de sécurisation de la ressource et de soutien à l’agriculture. Il s’agit avant tout de projets rentrant dans le cadre de la mobilisation de la ressource hydrique, qu’elle soit souterraine ou superficielle. L’effort sera poursuivi pour achever le programme en cours portant sur la réalisation de douze barrages, dont trois ont été réceptionnés et mis en eau courant du mois de décembre passé, pour une capacité de 425 millions de mètres cubes. Cinq autres barrages sont programmés pour être achevés au cours de l’année 2016 et trois autres programmés pour 2017. Notre pays totalise 84 barrages, 75 en exploitation et 9 en réalisation. Sur le plan de la mobilisation de la ressource souterraine, un important programme de forages est actuellement en cours de réalisation, particulièrement au niveau des zones sud du pays, ce qui permettra sans aucun doute de développer les superficies irriguées et ce en exécution des directives de son Excellence Monsieur le Président de la République qui portent sur la réalisation d’un programme d’un million d’hectares irrigués, ce qui dénote l’importance accordée par le gouvernement au développement de l’agriculture. D’ailleurs actuellement, plus de 143.000 ha sont en cours de réalisation à travers l’ensemble des wilayas du pays dont 20.000 ha déjà livrés. Cependant, il y a lieu de noter que plus de 236.000 ha sont en cours d’étude pour leur programmation en travaux durant l’exercice 2017. De même que nous aurons à poursuivre la politique des grands transferts. A ce titre, nous comptons réceptionner et mettre en service le système Beni Haroun dans sa totalité durant l’année 2016, ainsi que les transferts des hautes plaines sétifiennes, ce qui permettra d’alimenter en eau potable les populations des wilayas de Sétif et de Bordj Bou Arreridj ainsi que l’irrigation de 40.000 ha. Le projet de transfert d’eau de la SDEM de Mostaganem vers Relizane et Mascara sera également mis en service partiellement à partir du mois de mai 2016.

El-Djazair.com : Selon les données, l’Algérie dispose de 17 milliards de m3, en parallèle, les besoins en eau potable, en irrigation et en industrie ne cessent d’augmenter. Quelles sont les meilleures solutions de substitution au risque de raréfaction de cette ressource vitale ? 

Abdelouahab Nouri : La situation hydrique qu’a connue le pays pendant plus de 3 décennies de sécheresse dues aux aléas climatiques avec ses conséquences socio-économiques, a permis d’intensifier les investissements infrastructurels et ce, par la réalisation de projets structurants de mobilisation et de transferts d’eau qui traduit une volonté politique de rééquilibrage territorial dans un contexte de diversité géographique notamment en matière de répartition spatiale des ressources. L’objectif recherché est de garantir une sécurité d’approvisionnement en eau par la diversification de l’origine de la ressource (superficielles, souterraines et dessalement d’eau de mer). Pour cela, le dessalement d’eau de mer a été retenu comme une option stratégique de substitution et de sécurisation, grâce à la mise en œuvre d’un programme ambitieux de dessalement d’eau de mer pour les villes situées sur la bande littorale, qui prévoit 13 grandes stations de dessalement d’eau de mer, totalisant un volume journalier de 2 300 000 m3,programme initié par son Excellence Monsieur le Président de la République pour répondre à une situation de crise hydrique qu’ont connue certaines villes du nord du pays durant la période 2001- 2002,et assurer une sécurité de l’approvisionnement en eau potable des populations. Cette mobilisation accrue en eau dessalée a permis, d’une part, d’assurer une distribution continue et régulière pour l’ensemble des villes et localités situées sur le littoral et d’autre part, de réserver les eaux de barrages à l’agriculture.
Une autre solution jugée nécessaire porte sur la lutte contre les déperditions et les fuites d’eau, un effort particulier a été consacré par l’Etat pour une mise à niveau des réseaux des villes, et ce afin de réduire les déperditions d’eau.
Ce programme touche 45 villes dont actuellement 27 villes sont en étude,
18 villes sont en travaux.
Parallèlement, d’autres actions sont engagées et qui consistent en la mise en place de programmes de sensibilisation des consommateurs par des campagnes d’information ciblant aussi bien les écoliers que les ménages avec l’impératif d’économiser cette précieuse et coûteuse denrée. Cette action répétitive portera ses fruits car elle met en perspective cette problématique d’économie d’eau face à l’exigence d’une gestion durable pour préserver cette ressource rare et garantir l’accès à l’eau pour les générations futures.

El-Djazair.com : Après avoir gagné la bataille de la mobilisation de la ressource à travers, notamment, la construction de barrages et de stations de dessalement de l’eau de mer et la réalisation de grands travaux de transfert, l’Algérie a lancé la bataille de la rationalisation de la gestion de l’or bleu. Comment comptez-vous préserver cette ressource ?

Abdelouahab Nouri : En effet, durant ces quinze dernières années la politique du secteur a privilégié la gestion, par la mobilisation optimale de l’offre, des ressources en eau conventionnelles identifiées et de mettre en œuvre les ressources en eau non conventionnelles de façon à répondre à la fois à la couverture des besoins de la population, de l’industrie et de l’agriculture.   L’Algérie fait partie d’une région très impactée par les changements climatiques. Dans ce cadre, les priorités sont connues, il s’agit de changer vers la gestion par la demande et l’efficience de l’utilisation de l’eau, l’amélioration de la gouvernance locale et nationale. A ce titre, dans un contexte de croissance des besoins et de rareté des ressources en eau conventionnelles, la gestion de la demande en eau vise à optimiser l’utilisation des eaux mobilisées à travers une stratégie d’économie de l’eau. Concrètement, cela se traduit par : la réduction des pertes dans les réseaux d’adduction et de distribution et des systèmes d’irrigation (réhabilitation et maintenance) ; la réduction des fuites dans les installations des abonnés ; la promotion et la vulgarisation des techniques d’irrigation à efficience élevée (aspersion, irrigation localisée); l’adaptation des systèmes de production agricoles aux conditions de rareté de l’eau ; la généralisation du comptage/ régulation par la tarification; la Promotion des équipements économiseurs d’eau (ménages et services collectifs) ; la systématisation du recyclage dans les unités industrielles grosses consommatrices d’eau ; la sensibilisation des usagers ; la consolidation de la gouvernance de l’eau à travers des mesures institutionnelles d’accompagnement englobant le cadre juridique et le dispositif organisationnel.
Pour donner toute son efficacité à la gestion de la demande, il faut promouvoir des outils qui permettent d’influer sur les politiques sectorielles.

El-Djazair.com : En ce qui concerne les eaux non traitées, les stations d’épuration existantes suffisent-elles ? D’autant que la réutilisation des eaux épurées concerne à la fois l’agriculture et l’industrie, deux secteurs en pleine expansion aujourd’hui et gros consommateurs d’eau ?

Abdelouahab Nouri : En ce qui concerne l’épuration des eaux usées, il faut souligner qu’en 2000, le parc de stations d’épuration à l’échelle nationale comptait 45 stations d’épuration dont 12 seulement en service avec une capacité d’épuration qui ne dépassait pas 90 millions de m3 /an. Actuellement, nous disposons de 171 stations d’épuration (STEP et lagunes) en fonctionnement avec une capacité installée estimée environ à 13 millions EQH soit 850 millions de m3 /an. Une partie de ce volume est réutilisée à des fins agricoles.      
Le littoral algérien subit une pression importante de pollution due essentiellement aux rejets urbains et industriels. Dans la perspective de la protection de l’environnement et du littoral en particulier, l‘Algérie a adhéré le 26 janvier 1980 à la Convention pour la protection de la Mer Méditerranée contre la pollution (Convention de Barcelone) et s’est fixée comme objectif l’élimination de tous les rejets d’eaux usées en mer et a défini comme prioritaires les projets de réalisation des stations d’épuration des villes côtières. C’est ainsi que la protection du littoral contre les rejets urbains constitue l’une des priorités du secteur et ce, afin de se conformer aux engagements de la Convention de Barcelone. Pour illustrer ces engagements, il y a lieu de noter que parmi les 171 stations d’épuration existantes, représentant une capacité installée estimée à 850 millions m3/an, 49 sont situées dans les villes côtières les plus importantes. Citons à titre d’exemple les stations d’épuration d’Oran, Ain-Temouchent, Skikda, Annaba, Jijel, Boumerdes et Béni Messous. A l’achèvement du programme de réalisation de stations d’épuration, on estime atteindre notre objectif de zéro rejet en mer.
Par ailleurs, la rareté des ressources en eau constitue une problématique préoccupante dans certaines régions de notre pays.Cette situation rend nécessaire l’adoption d’une nouvelle approche intégrée qui tienne compte de la gestion de la demande et le recours à l’utilisation des ressources en eaux non conventionnelles (dessalement d’eau de mer et réutilisation des eaux usées épurées). Le recours à l’utilisation de ces eaux non conventionnelles constitue une alternative potentielle surtout dans les bassins souffrant d’un déficit hydrique pendant les périodes de sécheresse. Les eaux usées épurées constitueraient donc un facteur de développement au niveau national pour la mise en valeur des terres, leur éventuelle utilisation en industrie ou pour la recharge artificielle des nappes en voie de surexploitation. Je citerais à titre d’exemple le périmètre de Hennaya dans la wilaya de Tlemcen irrigué à partir des eaux usées épurées de la station d’épuration de Tlemcen et le périmètre de la M’léta dans la wilaya d’Oran irrigué à partir des eaux usées épurées de la station d’épuration d’Oran.

El-Djazair.com : En sus de la création d’agences publiques, pour suppléer aux carences financières et techniques des communes, l’Etat a eu recours au partenariat sous la forme originale de la « gestion déléguée » à des opérateurs internationaux. Etes-vous satisfait de ce partenariat ?

Abdelouahab Nouri : Afin d’améliorer la qualité et l’efficacité des services publics de l’eau et de l’assainissement et en écartant toute idée de privatisation du service public (l’eau relève exclusivement du domaine public), l’Etat a décidé, en 2005, la délégation graduelle de la gestion des services publics à des opérateurs internationaux d’envergure internationale (Suez Environnement pour Alger et Tipasa, Agbar pour Oran, Société des Eaux de Marseille pour Constantine et GelssenWasser pour Annaba - El Tarf) sur la base de contrats à objectifs. Les objectifs recherchés se résument notamment à l’atteinte d’une distribution en H24, à l’amélioration des indicateurs de performance notamment en matière de lutte contre les fuites et de gestion clientèle et surtout au transfert de savoir-faire à tous les niveaux des ressources humaines de façon à pérenniser et à développer les acquis de ce partenariat. A l’exception de l’expérience de Annaba et d’El Tarf qui s’est avérée non concluante et pour laquelle les actionnaires (ADE et ONA) ont pris à temps les dispositions nécessaires en résiliant le contrat, les autres partenariats ont été globalement positifs particulièrement en matière de distribution en H24, de recherche et de réparation des fuites, de mise en place d’outils modernes de gestion technico-commerciale et de rapprochement des usagers et de transfert de savoir faire. Actuellement, une nouvelle forme de partenariat celle de l’assistance technique est mise en place depuis fin 2014 à Oran. Nous estimons que nos filiales peuvent aujourd’hui se suffire d’un encadrement décisionnel exclusivement algérien qui sera soutenu par une expertise internationale choisie et ciblant les domaines où le déficit est encore présent. L’intervention des opérateurs étrangers devra donc changer de nature et s’opérer selon la formule du contrat d’assistance technique.
S. R.



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