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N° 106 - Juil 2017

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Dossier

« Il faut reconvertir les établissements vers les besoins économiques du pays »

Mohamed Mebarki, ministre de la Formation et de l’Enseignement professionnels, à El Djazaïr.com

Entretien réalisé par LEILA BOUKLI



El-Djazaïr.com : L’Algérie célèbre le 50e anniversaire de son indépendance, comment évaluez-vous le parcours du secteur de la formation professionnelle ?
Mohamed Mebarki : L’Algérie célèbre cette année 50 ans d’indépendance. C’est un rendez-vous important pour mesurer le chemin parcouru et évaluer les réalisations dans tous les domaines d’activité. C’est ce que nous tentons de faire, à la fin de ce mois, à travers l’organisation de l’exposition de la formation professionnelle. C’est un secteur qui a été pris en charge par l’Etat algérien dès le début de l’indépendance. L’Etat avait tout de suite pris conscience de l’importance que revêt la formation professionnelle en tant que pourvoyeur de main-d’œuvre qualifiée à l’économie nationale naissante. Il y a lieu de rappeler que seuls dix-sept établissements de formation pour adultes existaient à l’indépendance. De plus, ces structures de formation professionnelle ont été désertées par les personnels enseignants et d’encadrement européens, et c’est le personnel algérien, peu nombreux, qui avait assuré la bonne marche de ces structures. La manifestation de la volonté de l’Etat ne s’est pas fait attendre, puisque dès août 1962, soit deux mois après l’indépendance nationale, il a été procédé à la création d’un Commissariat à la Formation professionnelle et à la Promotion des cadres, et un peu plus tard, à un Conseil national consultatif de la formation professionnelle et de la promotion des cadres, rattachés à la présidence de la République. Il fallait prendre en charge, en urgence, la formation de l’encadrement algérien, et donc reconvertir les établissements vers les besoins économiques du pays, dans des spécialités comme l’électromécanique, le machinisme agricole, la maintenance industrielle, etc. Egalement, des projets de réalisation d’établissements de formation professionnelle ont été lancés dans le cadre des différents programmes de développement, pour offrir aux jeunes Algériens une formation qualifiante, afin de participer à l’effort d’édification nationale. C’est donc depuis l’indépendance que la formation professionnelle est considérée comme un segment important dans le système éducatif national, et continue de bénéficier des avantages de la politique volontariste de l’Etat en matière d’enseignement, d’éducation et de formation. L’organisation de l’exposition des réalisations, à cette occasion, nous permettra de mettre en exergue l’évolution dans l’effort de l’Etat en réalisations d’infrastructures et autres moyens, dans le secteur de la formation professionnelle, mais aussi l’évolution qualitative à travers les politiques menées, pour enfin évaluer les résultats obtenus.  

El-Djazaïr.com : Et aujourd’hui, quelles sont les réalisations les plus importantes ?
Mohamed Mebarki  :  Aujourd’hui, nous sommes à plus de 1100 établissements de formation, répartis à travers le pays, qui accueillent des milliers de jeunes, et qui assurent des centaines de spécialités liées au développement économique et social.  Ces centres (CFPA) et instituts (INSFP) de formation, dont cinq sont destinés aux handicapés, sont accompagnés par un réseau d’ingénierie pédagogique composé d’un Institut national (INFEP) et de six instituts régionaux (IFEP), d’un Centre national de l’enseignement professionnel à distance (CNEPD), d’un Office national de développement et de promotion de la formation continue (ONDEFOC), d’un Fonds national de développement de l’apprentissage et de la formation continue (FNAC) et d’un Etablissement national des équipements technico-pédagogiques de la formation professionnelle (ENEFP). Le réseau de structures de formation totalise une capacité pédagogique de plus de 300 000 postes de formation en mode résidentiel avec 54 500 lits pour le régime d’internat, alors que le potentiel de formation par apprentissage est évalué à plus de 500 000 postes, en plus du potentiel de formation à distance dont les limites peuvent être repoussées au gré de la demande.  Ce réseau de formation, déjà assez dense, ne cesse de se renforcer en infrastructures puisque, rien que cette année, douze nouveaux établissements, un Institut national supérieur de formation professionnelle (INSFP) de 450 postes pédagogiques, sept Centres de formation professionnelle d’apprentissage (CFPA) de 1900 postes pédagogiques et quatre annexes de 275 postes pédagogiques viennent d’ouvrir. De plus, pour traduire sur le terrain une des orientations du plan d’action du gouvernement, qui prévoit « l’amélioration du service public », nous comptons ouvrir au moins un CFPA ou INSFP par daïra, à la prochaine rentrée de la formation professionnelle. Ces infrastructures, qui seront dotées d’internats, participeront à rapprocher les jeunes des possibilités de formation à des métiers, pour s’insérer plus facilement dans le monde du travail.

El-Djazaïr.com :  Vous avez, aussi, évoqué l’existence d’établissements spécialisés pour handicapés ?
Mohamed Mebarki : En effet, les populations à besoins spécifiques, telles que les personnes handicapées, les jeunes en danger moral et les populations en milieu carcéral, sont prises en charge en matière de formation professionnelle, ainsi que la femme rurale et la femme au foyer. C’est depuis l’indépendance que l’Algérie assure une politique d’égal accès, de toutes les catégories sociales, à la formation professionnelle. Aujourd’hui encore, le gouvernement consacre des mesures qui visent à lutter contre l’exclusion sociale et à assurer l’insertion socioprofessionnelle des catégories de populations à besoins spécifiques. Cette volonté de l’Etat s’exprime à travers la loi de 2002 qui contient plusieurs dispositions relatives à la formation professionnelle, en tant qu’outil privilégié pour l’insertion sociale et économique de cette catégorie de citoyens, pour exercer pleinement ses droits et participer à la création des richesses, notamment à travers les dispositifs Ansej, Angem, CNAC, etc.      

El-Djazaïr.com : Depuis la dernière réforme, l’enseignement professionnel devait prendre une part importante dans le système éducatif national ; qu’en est-il, aujourd’hui ?
Mohamed Mebarki : En effet, l’enseignement professionnel, issu de la réforme, devait diversifier et enrichir l’espace éducatif algérien, en accueillant une partie (30 à 40 %) des élèves du cycle post-obligatoire. Il visait, en particulier à :
- sortir de l’orientation par l’échec et à valoriser la voie professionnelle,
- diversifier les voies de formation,
- réduire progressivement le nombre de jeunes qui sortent du système éducatif sans qualification et sans diplôme.
Cependant, la démarche devant développer l’enseignement professionnel ne semble pas réaliser les objectifs assignés. Pourtant, l’enseignement professionnel devrait au contraire connaître plus d’engouement, puisqu’il devait remplacer l’enseignement technique, qui n’est plus pris en charge dans les lycées du secteur de l’éducation nationale. Ce sont essentiellement la question des diplômes, la question de la graduation vers un enseignement supérieur professionnel et celle de l’orientation qui sont clairement en cause dans le manque d’intérêt pour l’enseignement professionnel, chez les jeunes. Dans la politique de réhabilitation du secteur, l’enseignement professionnel prend une place importante. En particulier, la révision du système d’orientation post-enseignement obligatoire, de façon concertée avec l’éducation nationale, devient urgente et nécessaire.

El-Djazaïr.com : Nous avons constaté un manque d’engouement des jeunes pour la formation professionnelle. Quelle en est la cause, d’après vous, Monsieur le Ministre ?
Mohamed Mebarki : Ce secteur n’a jamais cessé de former des ouvriers qualifiés et des cadres techniques intermédiaires, pour les besoins du développement du pays. Les milliers de personnes formés successivement, depuis l’indépendance, d’abord dans les Collèges d’enseignement techniques (CET), ensuite dans les instituts de formation des grandes entreprises et enfin dans les CFPA et INSFP, ont participé à l’encadrement des divers domaines de l’activité économique dans les différents moments du développement du pays. Même si les politiques de formation qui se sont succédé ont, des fois, manqué d’adaptation. La réforme des années 2000 a affiné la démarche, pour remettre la formation professionnelle dans sa voie originelle, à savoir accompagner les grands chantiers du développement, en ressources humaines.  Mais effectivement, on peut parler, aujourd’hui, d’un manque d’engouement pour la formation professionnelle chez les jeunes : d’un côté l’entreprise se plaint de la difficulté de trouver de la main-d’œuvre qualifiée, au point que les spécialistes considèrent cela comme un handicap sérieux au développement, et de l’autre, l’offre de places pédagogiques par nos établissements, dans les différentes spécialités, demeure supérieure à la demande des jeunes. C’est le paradoxe : les besoins en qualifications sont importants puisque le pays est en plein développement, et la population est jeune, donc en âge et en situation de demande de formation, pour s’insérer dans le monde du travail. Les explications de ce manque d’engouement sont certainement nombreuses : il y a des considérations sociales qui diminuent la formation pratique, manuelle et technique, par rapport à la formation théorique et générale. Sinon comment expliquer qu’un bachelier scientifique, avec une note faible au baccalauréat, préfère faire une licence en sciences humaines avec de faibles chances de trouver un emploi, plutôt que de préparer un diplôme de technicien supérieur dans une spécialité technique, comme dans les arts graphiques, l’automatisme, l’audiovisuel et autres, qui lui permet un recrutement immédiat à l’issue de sa formation. Néanmoins, les réalités du terrain feront prendre conscience de l’importance de la formation aux métiers, puisqu’il semble que la société ne considère plus l’Ecole classique et généraliste, comme assurant systématiquement la réussite sociale, comme autrefois. Mais le manque d’engouement s’explique, surtout, par les aspects propres au fonctionnement interne du secteur, avec cette perception d’un secteur réceptacle des jeunes en situation d’échec scolaire, ou encore l’image de stagnation de la formation professionnelle sans renouvellement de ses spécialités, sans actualisation de ses programmes et méthodes, et surtout sans adaptation de ses spécialités avec les besoins du secteur économique. En réalité le secteur de la formation et de l’enseignement professionnels souffre d’une fausse image, puisque les dysfonctionnements qu’on lui prête ne sont plus de mise, depuis longtemps.  C’est pourquoi, nous travaillons à réhabiliter le secteur de la formation professionnelle et à corriger la perception, injuste, qu’a la société à son égard, pour en faire un secteur vital pour le développement économique et social du pays, et facilitateur de l’insertion des jeunes au travail. 

El-Djazaïr.com : comment ?
Mohamed Mebarki :Depuis l’année 2000, le secteur s’est résolument engagé dans un vaste programme de réformes qui vise à le rétablir dans sa vocation originelle et à lui assurer les conditions et les moyens nécessaires à la réalisation de sa noble mission, à savoir répondre aux besoins de l’économie nationale en qualifications et compétences professionnelles. Ensuite, les orientations du président de la République pour le programme 2012- 2014 pour la formation, portent sur l’amélioration du service public, l’adaptation de la formation aux besoins de la sphère socioéconomique du pays et, donc, la facilitation de l’employabilité des jeunes diplômés. Pour la réhabilitation en matière d’infrastructures, je rappelle le projet de densification du réseau et sa répartition de façon équilibrée, à travers tout le territoire du pays, et en particulier à l’implantation d’au moins un établissement, avec internat, par daïra. On n’est pas très loin de la concrétisation de ce dernier objectif, puisque seulement 20 daïras sur les 548 que compte le pays, sont encore concernées. Egalement, la modernisation des moyens, l’actualisation des contenus et des méthodes, la formation et le perfectionnement des formateurs et des gestionnaires, sont nos priorités. Au sujet des spécialités, nous avons introduit, à partir de janvier 2013, une nouvelle nomenclature des spécialités. Pour répondre aux souhaits des jeunes, en particulier ceux au niveau de scolarité modeste, nous développerons des formations courtes, car l’adaptation des formations doit être dynamique face à une demande qui change en fonction des besoins du moment. Sur un autre plan, pour assurer l’adéquation de la formation avec les besoins du développement et avec l’emploi, des partenariats avec les secteurs économiques stratégiques ont été organisés. Par ailleurs, dans cet effort de réhabilitation de la formation et l’enseignement professionnels, et à côté des mesures techniques et pédagogiques, dont je viens de citer quelques-unes, des mesures sociales seront prises en direction des élèves et des stagiaires. Par exemple, les bourses, actuellement de 500 DA par mois, et les présalaires seront relevés sérieusement. Et enfin, l’information permanente en direction des jeunes et de leurs parents, sur les possibilités offertes et la sensibilisation autour de la nécessité d’avoir un métier et une qualification, est l’affaire de toute la société.

El-Djazaïr.com : Parmi les mesures de réhabilitation, vous citez une nouvelle nomenclature des spécialités. En quoi consiste-t-elle ?
Mohamed Mebarki : La nomenclature des spécialités est un document-outil important qui organise la formation dans tous ses aspects : modes de formation, conditions d’accès, niveaux de formations, spécialités, etc. C’est pourquoi, la nomenclature doit être régulièrement révisée, mise à jour et adaptée, selon l’évolution des métiers et la structure de l’emploi. Cette nouvelle nomenclature 2013 est conçue pour intégrer des spécialités qui manquaient à la formule de 2007 et qui sont fortement demandées, ou des nouvelles spécialités que le développement scientifique et technologique a imposées, depuis. La nouvelle nomenclature tient compte aussi des spécificités locales. Elle compte 422 spécialités, alors que celle de 2007 n’en contenait que 300.  Tout l’effort consenti dans l’élaboration de la nomenclature visait à répondre aux besoins du développement et de l’entreprise économique. Dans ce contexte, nous citons, à titre d’exemple, les spécialités nouvellement introduites comme : la maintenance industrielle, l’automatisme-régulation, la chaudronnerie la tuyauterie industrielle, l’électricité industrielle, le soudage sur tôle et profilés, grutiers, poseurs de canalisations, agent forestier, etc.
Ainsi, la nomenclature reflète la réalité concrète du secteur. Elle renseigne sur les possibilités de formation offertes, en termes de spécialités, de lieux de formation, de conditions d’accès et de niveaux de qualification visés. C’est à la fois un instrument de gestion et un guide d’information et d’orientation.

El-Djazaïr.com : Et le partenariat ?
Mohamed Mebarki : La convention de partenariat est l’une des manières de prendre en charge l’orientation contenue dans le programme d’action du gouvernement, qui a pour objectif l’adéquation entre les formations dispensées et les besoins en main-d’œuvre qualifiée des entreprises économiques. Il s’agit de mettre en commun nos moyens avec ceux du partenaire, de définir la demande en spécialités et de quantifier les effectifs concernés. Pour l’industrie, par exemple, c’est développer des formations en relation avec les bassins industriels existants. Comme à Constantine, pour les spécialités liées à la construction mécanique et métallique, à Sidi Bel Abbes, des spécialités liées à l’électronique, à Ouargla, les spécialités liées à l’industrie pétrolière, etc.  Au niveau local, le partenariat est plus précis puisqu’il concerne une seule entreprise (ou organisme) avec des effectifs réduits, et il est limité dans le temps. Dans cette formation c’est surtout le mode de formation par apprentissage, qui est privilégié. Mais cette manière de procéder facilite, plus, le recrutement des jeunes dans les entreprises où ils ont subi leur stage pratique ou leur apprentissage. La pratique de partenariat au niveau local s’élargit aux entreprises étrangères agissant dans les différents chantiers. C’est le cas, par exemple, avec l’entreprise chinoise qui réalise la grande mosquée d’Alger.

El-Djazaïr.com : Monsieur le Ministre, comment évaluez-vous la contribution des établissements privés de formation professionnelle ?    
Mohamed Mebarki : Le secteur privé avec une capacité de 48 500 postes de formation assume, aujourd’hui, un rôle appréciable aux côtés du secteur public dans la formation des jeunes. Le cadre juridique de son activité est connu, depuis 1991, notamment dans sa relation avec le ministère en charge de la Formation professionnelle, en termes de respect des cahiers de charge, d’inspection technico-pédagogique et de respect du diplôme national d’Etat.  Nous l’encourageons à élargir son champ d’action à de nouvelles spécialités ; à quelques exceptions, ce champ est limité aujourd’hui, à la formation dans l’administration et l’informatique, c’est-à-dire des spécialités qui n’offrent plus beaucoup d’emplois. Nous l’encourageons, également, à investir au-delà des chefs-lieux de wilaya.

El-Djazaïr.com : Un dernier mot, Monsieur le Ministre, peut-être sur les perspectives de la formation professionnelle dans le contexte économique ?
Mohamed Mebarki : L’Algérie a, dès le recouvrement de son indépendance, pris conscience du rôle de la formation professionnelle dans le développement économique et social. Le pays a investi des moyens colossaux pour parvenir à mettre en place un réseau national, capable de répondre au double besoin en main-d’œuvre qualifiée pour l’entreprise et en formation pour insérer les jeunes dans le monde du travail. Aujourd’hui, alors que le pays connaît un développement économique et industriel en pleine croissance, et une population jeune, le défi est d’autant plus grand. La réforme du système de formation et d’enseignement, en 2002, avait pour objectif d’organiser le secteur pour continuer à répondre à ce double besoin. Il s’agira, alors, de parachever la réforme pour faire de la formation professionnelle le levier stratégique du développement global, dont a besoin le pays.  Des mesures à même de réhabiliter cet important secteur sont proposées pour la formation des formateurs, pour la modernisation des moyens et des méthodes, pour la prise en charge matérielle des apprenants, pour la mobilisation des travailleurs, pour l’adéquation de la formation aux besoins économiques et à l’emploi, etc. Il y a lieu de les approfondir. L’image dans la société mais aussi les missions de la formation professionnelle méritent une action de communication permanente.



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